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Mémoires de Richard Trigaux:
L'Algérie, Béchar, 1964-1967

Béchar, en Algérie: trois années de bonheur, et encore un souvenir ému aujourd'hui

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Date de première publication: Novembre 2025

Date de derniére modification: néant

Ces textes sont un travail en cours, une entreprise de plusieurs années, aussi ils peuvent contenir des parties manquantes et des liens vers des cibles pas encore créées, je vous demande de la patience 🙂

 

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Contexte historique

(Permalien) Écrit en Septembre 2016.

L'indépendance de l'Algérie est intervenue en 1962, mettant fin à la guerre et à toutes les atrocités associées. Toutefois des négociations secrètes avec le FLN avaient déjà abouti aux Accords d'Evian, qui permettaient à la France de garder encore quelques années les bases de Béchar (le CIEES) et de Hamaguir (les rampes de lancement de fusées). Ce qui explique que mon père militaire ait pu être muté à Béchar en 1963, alors que presque tous les autres français étaient partis.

Chercher «Colomb-Béchar» sur youtube permet de voir à quoi ressemblait Béchar à mon arrivée. A l’époque beaucoup disaient encore Colomb-Béchar, mais dès l'indépendance les Algériens ont supprimé le «colomb» for malvenu dans leur nouveau pays. J'ai toujours fait bien attention de respecter cette volonté, car à 11 ans je comprenais déjà qu'ils avaient eu raison de réclamer l'indépendance de leur pays. En effet, à l'école Jean Moulin on m'avait enseigné que les Français avaient eu raison de réclamer la leur, juste quelques années plus tôt, en 1944. Je n'emploie également plus l'expression «Algérie Française», mais «Algérie coloniale», qui décrit mieux ce qui se passait réellement: aucun effort n'a jamais été fait pour intégrer les Algériens à la France. Enfin, cela dépend des endroits, certains Français faisaient des efforts.

 

J'ai su longtemps après, par un ami ancien légionnaire qui y avait travaillé, que plusieurs autres bases française ont continué à fonctionner en secret bien des années après, notamment l’infâme B2-Namous, à l'est de Béchar, pour des tests d'armes chimiques.

La guerre n'était toutefois pas complètement terminée: le Maroc a tenté de récupérer Béchar, ce qui a résulté dans la «guerre des sables», jusqu'en 1963. J’ai vu les rangées de barbelés installés par les Algériens pour les contrer, quand nous allions à Ouakda (petite oasis au nord de Béchar). Ils semblent avoir disparu aujourd’hui. Le Maroc a remporté la victoire militaire, mais il a été débouté par la loi coloniale de ne pas changer les frontières issues de la colonisation. Cette loi coloniale est encore en vigueur aujourd'hui, 2016. Je trouve extrêmement curieux que des pays qui ont rejeté la colonisation se réfèrent encore à une loi issue de la colonisation. Peut-être est-ce pour éviter d’autres guerres, liées au réalignement des frontières coloniales sur les peuples réels.

Ce paragraphe ajouté en Février 2025: En fait, avec le renouveau de la culture Berbère, on a appris que les habitants de Béchar ne sont pas des Arabes, mais des Berbères. En outre, de nombreux membres de la tribu marocaine des Chleuh vivent à Béchar. Aujourd'hui, ils ne font plus la guerre, mais une expression culturelle intéressante.

 

Béchar est né de la colonisation française. Le nom provient d'une tribu locale, ou du Ksar Béchar, ou de l'oued Béchar, comme d'autres noms voisins tels que Abadla. Les anciennes photos de Béchar montrent encore le sol de hamada (surface caillouteuse) entre les maisons, et on le voyait encore par endroits quand j'y suis allé. Aujourd'hui tout le centre ville est goudronné et aménagé.

La ville s'est bâtie autour du Ksar de Béchar à partir de 1903 (Entrée ici: 21°36'51.4"N, 2°12'51,5O"O, puis la cour à l'est), et de ce que nous appelions la «place des chameaux» (31°36'58"N, 2°12'51"O), à l'origine un simple lieu de halte des caravanes. Quand nous sommes arrivés c'était encore un vaste carré de terre, entièrement entouré d'arcades typiquement arabes en briques d'argile crue peintes en blanc. Probablement les dernières véritables caravanes de dromadaires sont arrivées pendant que nous y étions, mais nous avons raté cela. Aujourd'hui c'est la Place de l'Indépendance, carrelée, arborée, avec une vasque au milieu. Par contre beaucoup d’arcades sont parties, remplacées par des immeubles modernes.

Quand nous sommes arrivés, en 1964, Béchar était déjà une grande ville, et elle ne le devait pas aux militaires français qui y habitaient encore: c'était une grande ville Algérienne, et elle a encore grandi aujourd'hui.

 

 

Le CIEES et Hamaguir

(Permalien) Écrit en Janvier 2017.

Les bases françaises du CIEES et de Hamaguir n'avaient pas d'activités nucléaires. Reganne est bien plus au sud, sur la route de Adrar, et n’était plus actif quand nous sommes arrivés. In Ecker est bien plus à l’est, mais il fut encore actif pendant notre présence. La base secrète d’essais d’armes chimiques B2-Namous est restée active jusque vers 1990, et nous n’avons appris son existence qu’après. Les pollutions des tests passés ou en cours auraient pu arriver jusqu’à Béchar, via les nombreux vents de sable. Mais à l’époque nous vivions dans une ignorance béate de toutes ces choses.

Le gouvernement Algérien a du grillager les restes de Reganne et de In Ecker, car les gens du coin récupéraient des ferrailles pour faire des outils, voire des bijoux venus ensuite en France, sans se rendre compte que tout cela était radioactif.

Aujourd’hui le gouvernement Algérien anti-Français met en avant la pollution radioactive, mais sans publier de cartes ni de mesures. De sorte qu’il est impossible de savoir si nous avons été irradiés ou pas.

 

Les deux bases du CIEES et de Hamaguir avaient deux fonctions différentes, quoique reliées:

-Tester des missiles anti-aériens. Le CIEES de Béchar lançait des avions-cibles CT20, tandis que Hamaguir tirait dessus avec des missiles expérimentaux. Tout cela était bien sûr entièrement militaire, même si les techniciens venaient probablement d'entreprises civiles. J’ai vu de tels missiles «Matra» à Mont de Marsan en 1968, un an après notre départ. Le genre de choses qui étaient testées, donc.

-Tester les premières fusées spatiales françaises, selon la volonté de De Gaulle de faire de la France une puissance spatiale autonome. Cette activité était intrinsèquement civile, mais l'armée avait en charge toute la logistique et tous les moyens. Les rampes de lancement étaient à Hamaguir, le CIEES offrant soutient logistique et télémesures.

Ces activités se sont poursuivies après la fin de la guerre et l'indépendance de l'Algérie, grâce aux accords d'Evian, négociés en secret avec le FLN pendant la dernière année de la guerre. Cette période se terminait en Mai 1967, donnant le temps à la France de construire la base de Kourou en Guyane pour les fusées, et le Centre d'Essai des Landes pour les missiles, sans interruption de ces activités. La présence de militaires français en Algérie à cette époque s'explique donc par les Accords d'Evian. Ce sont ces accords qui ont conditionné notre vie à nous, famille des dits militaires.

La légion était également très présente, avec entre autres une fonction de police: ils notaient les voitures s'engageant sur la route du désert, pour intervenir si elles ne revenaient pas dans le temps prévu. Cette présence a continué bien après les accords d'Evian, selon des conditions que j'ignore. L'ancien poste de la légion assurant cette tâche était ici 30°58'36.36"N, 2°46'29.64"O, avec au sud une montagne isolée séparant la route de Adrar de celle de Hamaguir. A un moment, seuls restaient les fondations des préfabriqués Fillod, mais les Algériens ont reconstruit quelque chose depuis, probablement pour un usage similaire.

 

Béchar avait un vaste aéroport, surtout militaire, mais accueillant aussi des vols à l'usage des résidents civils français. Aujourd'hui cet aéroport est Algérien, avec une section militaire et une nouvelle section pour l’aviation civile.

Béchar était aussi une grande ville Algérienne, avec sa palmeraie, des restaurants, un marché, et tout ce qu'il faut pour y vivre. Les français y avaient leur propre cité destinée aux familles, une école et un lycée, un économat (sorte de petit supermarché dans un hangar, probablement géré par l'armée), etc. Mais nous allions librement en ville et en-dehors, à l'exception du Ksar et quelques autres endroits strictement réservés aux Musulmans.

Par contre Hamaguir était une base isolée en plein désert (comme j'avais d'abord imaginé Béchar), peuplée uniquement de militaires et (fort probablement) de techniciens civils. Il n'y avait pas de familles, peu de femmes, et aucun civil Algérien dans les environs. Toutefois la base vie (que j'ai visitée une fois) était un lieu assez agréable, une petite cité nichée dans un vallon orangé, avec des arbres verts, des loisirs, etc.

 

D'après certains récits que j'ai lu, les débuts des fusées françaises ont plus tenu du roman d'aventure que de la science des fusées telle qu'on se l'imagine. Ainsi la première fusée française EA-41 à ergols liquides a été testée par un amateur de la SAP, Jean-Jacques Barré, sur le plateau du Larzac, au nez et à la barbe de l'occupant nazi. A Hamaguir, faire venir de l'oxygène liquide refroidi à -180°C était une gageure: faire rouler un camion sur des dizaines de kilomètres de pistes défoncées, dans la chaleur infernale du désert, en pleine guerre d'Algérie. La première tentative a été un échec, le camion étant tombé en panne: il a fallu laisser filer la précieuse cargaison, plutôt que de risquer quelque accident avec. Les ingénieurs ont alors compris qu'il leur fallait absolument préparer l'oxygène liquide sur place, au lieu de chercher à l'amener. Mais à ce prix, la France avait ses fusées, certes plus petites que leurs prestigieux parents Américains ou Soviétiques, mais une fierté certaine, pour tous ceux qui ont été impliqués de près ou de loin dans l'aventure. Ainsi le premier satellite français, typiquement appelé Astérix, a été préparé en quelques semaines par une équipe d'une dizaine de personnes! Une chose impensable aujourd'hui que les satellites sont des machines complexes et exquisement détaillées.

 

Nous n'avons vu qu'une fois un lancement de fusée, et encore, de loin, c'est à dire depuis Béchar, soit 80kms. Nous n'avons donc vu qu'un point lumineux orangé escaladant le ciel nocturne, sans aucun son. Je ne sais plus de quelle fusée il s'agissait, probablement Diamant, mais d'autres correspondent à la date ou à la description. Si vous voulez l'identifier, c'était à la nuit tombée, et elle partait vers l'ouest ou le nord-ouest. Cette fusée avait une particularité: comme le second étage Topaze à poudre avait quatre tuyères, l'échappement formait une croix dans le ciel nocturne. Cette croix avait même un nom, je pense la croix de Korolev, mais je ne me rappelle plus du mot que mon père a prononcé. Des modèles sont visibles sur wikipédia et au musée de l'air et de l'espace du Bourget.

Nous avons observé depuis un endroit assez curieux: 31°36'43.67"N 2°14'54.12"O, qui existe toujours aujourd'hui, encore que semble t-il les Algériens l'ont modifié. Il s'agissait d'une station relais pour le «faisceau hertzien» qui permettait à la base de Béchar de communiquer avec Paris. Il se reconnaissait de loin, par la présence de deux pylônes métalliques portant deux grandes paraboles. D'autres étaient visibles sur la route vers Oran. Comme mon père était adjudant-chef dans les transmissions, il a pu nous faire entrer dans le bâtiment technique. Deux soldats techniciens étaient là de garde, dans une semi-clarté mystérieuse, devant un mur couvert d'un entrelacement de guides d'ondes et autres appareils étranges. J'étais déjà familier des circuits électroniques, mais ceux-là m'étaient complètement inconnus, extraterrestres.

 

En tant que fils de militaires, nous avions accès à l'enceinte du CIEES (dans certaines conditions bien entendu). Ainsi mon père m'a amené plusieurs fois à son lieu de travail, 31°37'09.4"N 2°14'45.6"O, une grande pièce avec une dizaine de techniciens, chacun sur une table, manipulant divers appareillages. L'un d'eux avait un oscilloscope, et j'étais fasciné par les traits lumineux sur l'écran. Un des souvenirs les plus marquants était l'odeur de tabac froid (pas d'hygiène à l'époque) et souvent quelqu'un qui sifflotait une rengaine ennuyeuse.

Dans le couloir il y avait un fuselage de CT20, en partie démonté. Le CT20 était un petit avion sans pilote, télécommandé, destiné à des tests de missiles. Comme ces tests pouvaient l'endommager, l'avion était prévu pour se démonter facilement, et le fuselage qui gisait là était effectivement désassemblé en courts tronçons, d'un diamètre d'environ 80cms. Je me rappelle d'un tronçon en forme de cylindre creux, pour le passage de l'air vers le réacteur. Un autre tronçon portait un trou, dû à un éclat du missile de test.

Le CT20 devait être lancé d'une rampe, avec deux fusées d'appoint à poudre. Mon père racontait qu'une fois, une seule des deux fusées s'était allumée, envoyant l'engin tournoyer au-dessus de la tête des techniciens, que l'on imagine courant aux abris.

Le CT20 était si pratique dans son rôle, qu'il était encore un usage jusque vers 1997: je travaillais alors à EREMS, et une de nos commandes fut un boîtier de télécommande pour des leurres anti-missiles, à monter sur cet engin. A l'époque j'avais demandé à mon patron de ne pas me faire travailler sur un projet militaire, ce qu'il avait accepté. Puis j'ai réalisé que c'était pour un souvenir d'enfance...

L'ancêtre du CT20 était le CT10, qui lui utilisait un pulsoréacteur, directement inspiré du V1 nazi. Il y en avait un d'exposé à l'escale de l'aéroport (ici 31°37'32.3"N 2°15'13.5"O). Mais les Algériens ont construit un vrai terminal d'aéroport civil plus loin sur la Hamada (ici 31°39'05.8"N 2°15'09.0"O), délaissant les préfabriqués Fillod utilisés à cette fin à l'époque. (Les traces des deux Fillod ici 31°37'33.4"N 2°15'15.4"O)

 

 

Voir cette section, dans le fil des guerres ▶️

Pourquoi ces trois années Algériennes sont-elles
restées trois belles années à part?

(Permalien) Écrit en Décembre 2016.

Ces trois années passées en Algérie restent parmi les plus belles de ma vie, et un souvenir ému. La principale raison bien sûr est que l'Algérie est un pays gai et ensoleillé, d'une beauté fantastique. Le Sahara a longtemps hanté mes rêves, et plus j'allais vers le sud, plus le paysage était étrange et violacé. Aujourd'hui encore je rêve de pouvoir retourner à Béchar. Je ne retrouverais probablement pas tout ce que j'y avait connu à l'époque, mais je pourrais visiter tout un tas d'endroits magnifiques ou étranges du désert environnant, dont la frousse de mon père nous avait privés, comme par exemple l'étrange Djebel Oreid, où l'on s'attendrait à voir surgir un djinn des Mille et Une Nuits. En tous cas j'ai tout exploré avec Google Earth, à plus de cent kilomètres à la ronde!

 

L'autre point remarquable est que je n'ai reçu que peu de moqueries de mes camarades de lycée en Algérie (Presque tous français, car nous vivions à part des Algériens). Ces attitudes sociopathiques étaient presque absentes, me permettant d'avoir normalement des copains et des activités de groupe, toutes choses dont j'ai été privé dans les années précédentes à Saint Dizier et dans les années suivantes à Mont de Marsan, où j'étais la cible régulières d'attitudes sociopathiques anormales ruinant toute vie collective.

Je ne saurais pas dire pourquoi les choses se sont passées ainsi à Béchar spécialement. Etait-ce notre situation dans une sorte de ghetto doré, dans un pays en théorie hostile? Je ne le pense pas. Il y avait certes du racisme et une défiance envers les Algériens, mais à l'encontre de tous les avertissements, les choses se sont toujours bien passées avec eux. Je trouve même fantastique que des gens à qui on venait juste de faire une guerre atroce ne nous en voulaient finalement pas: l'hospitalité et la gentillesse Arabes avaient immédiatement repris le dessus.

Une autre explication serait que les adultes acceptant de venir travailler en Algérie à cette époque subissaient une sélection positive. Cela pourrait être vrai pour les professeurs du lycée, qui étaient volontaires, ou coopérants techniques, et donc déjà altruistes ou disposés à aider le Tiers Monde. Toutefois la plupart de mes camarades étaient des fils de militaire. Je ne pense pas que les fils de militaires soient spécialement meilleurs que les autres, au contraire ma pire expérience de perversité sociale a été avec eux (Au Collège Naval, à Brest).

Une autre explication serait que les sociopathes ne s'en prenaient pas aux autres français, qu'ils auraient considéré comme «amis», car ils se seraient vu un «ennemi» commun, les Algériens. Je ne pense pas non plus que ce soit la bonne explication: les sociopathes ont des tics de comportement très reconnaissables, même quand ils se veulent nos amis. Ces tics étant inconscients, ils ont du mal à les cacher. Même aujourd'hui que je connais ces tics, mes souvenirs ne m'en montrent pas. Même le racisme était peu visible dans notre vie ordinaire. De plus, certains d'entre nous avaient des relations avec les Algériens, de par leur situation de coopérants techniques. Par exemple un de mes frères s'était fait un copain du fils du directeur de la centrale électrique, dont les employés étaient Algériens. J'ai visité une fois ce lieu, qui existe toujours aujourd’hui (2025), un étonnant jardin au milieu d'une sombre usine style années 1930: 31°35'2.91"N, 2°13'54.97"O. Nous-mêmes avons plusieurs fois interagi avec des Algériens: commerçants, restaurants, marchands ambulants, etc. et là aussi les choses se sont toujours bien passées. Ceux qui n'aimaient pas les Algériens n'osaient de toutes façons pas en faire état présent eux, du fait du rapport de force très défavorable: à Béchar, les immigrés, c'était nous, ha ha ha!

 

En fait je n'ai pas d'explication: il n'y avait tout simplement pas de sociopathie organisée à Béchar, ni parmi les enfants français, ni parmi les adultes, ni parmi les algériens que nous avons rencontrés. Il y a eu certes des incidents individuels, mais ils restaient isolés, sans pourrir l'ambiance générale.

 

Ajouté en Octobre 2021: En fait, si, il y a une chose qui se corrèle très bien avec les moqueries et autres comportement anormaux: l’absence de filles. Apparemment les sociopathes et autres malades trouvent dans les filles leurs «inférieurs naturels», et donc ils n’éprouveraient pas le besoin d’inférioriser d’autres hommes. Mais si il n’y a pas de filles, alors leur compulsion maladive à inférioriser quelqu’un les pousse à «féminiser» des hommes sélectionnés. Ce qui est remarquable est qu’ils choisissent tous instantanément les mêmes cibles, parfois en une fraction de seconde. Ce qui pointe à des indices significatifs pour eux, mais auxquels les gens normaux n’accordent pas d’importance, voire qu'ils ne remarquent même pas. Je parle davantage de ces maladies à propos du Lycée Victor Duruy. A Béchar, il y avait des filles, bien que à l’époque je n’y prêtais pas plus attention qu’aux copains masculins.

Ajouté en Novembre 2025: une autre cause bien connue est la complaisance des autorités en charge de maintenir la paix sociale. Soit qu'ils sont d'accord avec les sociopathes, soit qu'ils sont des lâches, soit ils pensent simplement que ces désordres sont normaux.

 

Je ne suis pas du tout le seul à garder un souvenir ému de Béchar. Recherchez «Colomb-Béchar» sur youtube, il y a plein de vidéos nostalgiques, montrant comment c'était quand j'y suis allé.

 

Ainsi ces trois années normales font-elles une clairière de lumière, entre les mornes années de Saint Dizier du passé, et les sombres années de Mont de Marsan l’arriérée. Ceci dit, je ne retrouverai fort probablement pas cette ambiance si je retournais à Béchar aujourd'hui. De plus les Algériens ont violé plusieurs des paysages fantastiques qui m'avaient enchanté, et que personne ne reverra donc jamais plus.

 

Voir cette section, dans le fil des guerres ▶️

 

Notre premier voyage en avion

(Permalien) Écrit en Septembre 2016.

Nous sommes restés toute une année scolaire 1963-64 à Saint Dizier, sans mon père, muté au CIEES à Béchar. Cette année a été généralement ressentie comme positive. A l’époque je ne pouvais pas savoir pourquoi, mais j’en ai parlé avec ma mère: afin de ne pas créer un conflit ouvert, elle était souvent obligée de se ranger aux décisions de mon père. Mais seule, elle était plus libre de faire à sa façon, qui était meilleure pour tout le monde. Mes souvenirs manquent de dates, mais c’est probablement cette année-là qu’elle nous faisait des lectures le soir, etc. De toutes façons nous ne ressentions pas la distance avec notre père comme un problème. Il ne se passait pas une semaine sans un échange de courrier.

Toutefois nous ne pouvions pas manquer d'aller voir mon père en Algérie. Ce qui fut fait pour les vacances de Pâques 1964.

Le voyage fut extraordinaire pour nous. Nous avons pris l'avion à Orly, temple mythique et prestigieux du voyage aérien, si nouveau pour l'époque, avec les voix sophistiquées si particulières des hôtesses dans les haut parleurs.

A l'époque, du haut de mes onze ans, j'avais déjà une idée de comment fonctionnait un avion. En particulier que la Caravelle que nous allions prendre était pressurisée, et munie de portes résistantes à la pression. Bon, à onze ans, on est encore très impressionnable, et pour tout dire, je n'était pas très rassuré, en voyant ces fameuses portes: comme la Caravelle a un escalier sous la queue, on passe à travers la paroi pressurisée arrière, et les détails techniques sont bien plus visibles.

J'avais toutefois une autre raison bien précise de ne pas être rassuré: seulement dix ans plus tôt avaient eu lieu les deux étranges accidents du De Haviland Comet, le premier vrai avion de ligne pressurisé à réaction. Dû à l'inexpérience des fabricants, deux de ces avions avaient fait des décompressions explosives en plein vol. Il y avait un côté fantomatique dans ces catastrophes élusives, sans aucun avertissement, et il avait fallu des années de recherche coûteuse pour comprendre ce qui s’était passé. J’avais lu toute l'histoire peu de temps auparavant dans Sélection du Reader's Digest. D'où l'inquiétude. Et encore je ne savais pas que la Caravelle avait hérité de plusieurs parties du Comet, surtout le nez. Aujourd'hui toute l'histoire est sur Youtube!

Cette caravelle n'était pas n'importe laquelle: c'était «la caravelle de De Gaulle», l'avion qu'il utilisait pour ses déplacements officiels. Mais son aspect intérieur était tout à fait ordinaire, avec juste les deux rangs de sièges à l'avant arrangés en salon. En l'occurrence, c'était un vol militaire, pour Béchar. Toutefois on ne voyait pas d'uniformes, car les gens n'étaient pas en service.

 

D'Orly la grise, nous sommes entrés dans les nuages dès le décollage. Je ne me rappelle que de quelques maisons, avant d'être avalés dans la brume. J'éprouvais pour la première fois cette sensation exaltante de voir notre monde habituel soudain réduit à une sorte de maquette!

Puis ce fut le grand soleil, au dessus d'un étrange paysage de coton immatériel et lumineux. Le sol n'est devenu visible qu'au dessus des Pyrénées, encore enneigées à cette saison. Probablement s'agissait-il du Canigou. Puis nous sommes passés au-dessus de la Méditerranée. Je me souviens parfaitement des Baléares (probablement Ibiza et Formentera), qui semblaient de petits bijoux vues de si haut.

Le monde vu des hautes altitudes est différent: le ciel est indigo, et il fait toujours soleil. Tout luit d'une étrange lumière, le monde est entièrement pastel, les nuages sont dessous, et même le sol est estompé, lui aussi pastel.

 

A ce moment se situe un souvenir qui semblerait extraordinaire aujourd'hui: comme nous étions les seuls enfants à bord, les pilotes nous ont invités dans le cockpit! Eh oui, à l'époque il n'y avait pas encore toutes ces imbécillités de détournements et d'attentats, aussi les choses se passaient de manière bien plus familiale à bord. Ce genre de bonne franquette fait aussi partie de l'ambiance militaire, et n'était pas possible sur les vols commerciaux.

Voir le monde du point de vue du pilote est différent: on voit où l'avion va. Comme nous étions au-dessus de la Méditerranée, il n'y avait pas de repères au sol. Mais nous traversions à ce moment un banc de cirrus qui offraient des repères visuels pour estimer notre mouvement.

Et les pilotes ne se sont pas moqués de nous: l'un d'eux m'a invité à tourner un bouton, me disant qu'il ferait tourner l'avion. Et effectivement, j'ai pu constater par les vitres du cockpit que nous avions changé de cap, par rapport aux cirrus.

Bien des années après, avec Internet, j'ai pu examiner des vues du tableau de bord de la caravelle, et j'ai reconnu le fameux bouton, qui effectivement contrôle le cap du pilote automatique. En fait, nous étions arrivés à un check point de navigation, au large d'Oran. Cette manoeuvre faisait donc partie du plan de vol.

Bon, aujourd'hui, ce genre de choses sont strictement interdites. Il y a eu des catastrophes causées par des tierces personnes dans le cockpit. On pense au fameux président polonais sociopathe harcelant le pilote pour qu'il se pose «quand même» dans le brouillard... la capacité des politiciens à vivre hors de la réalité semble sans limite, même quand leur propre vie est en danger. Dans un autre cas, dans un avion russe, un enfant avait été invité à carrément s'asseoir dans le siège du pilote! Et à manipuler le manche «légèrement»... Mais il ne savait pas ce qu'était «légèrement»: son action a désengagé le pilote automatique. La situation a alors dégénéré d'une manière aussi étrange qu'implacable: l'avion s'est engagé dans un virage si brutal que la force centrifuge a plaqué tout le monde, empêchant les pilotes de reprendre le contrôle. Il s’est crashé dans la minute suivante.

 

Nous sommes arrivés en Algérie au-dessus de Oran. Le souvenir le plus frappant à ce moment était la Sebkha d'Oran, une vaste étendue beige et lisse, qui m'avait intrigué, car je n'arrivais pas à voir ce que c'était. En fait c'est un lac temporaire, au fond lisse et plat, qui apparaît sur toutes les cartes. Sa faible profondeur explique sa couleur, à moins qu'elle ne fut vide à ce moment.

Mais rapidement apparut le sol orangé plissé de montagne brunes du désert, ce fantastique Sahara dont j'avais tant entendu parler dans Tout L'Univers, et que j'étais si curieux de voir! Une des choses qui m'a le plus intrigué était des séries de taches sur le sol plat, parfois régulièrement espacées. Il y en a en plusieurs endroits, au nord de l'Anti-Atlas particulièrement, par exemple 33°18'N, 1°37'O. Je me suis longtemps demandé ce que c'était, et ne l'ai compris que longtemps après: des creux légèrement humides, avec une sorte de végétation clairsemée. Par temps de pluie, ces végétaux fleurissent, couvrant alors le désert d'une grande beauté multicolore. L'une des rares fois où nous sommes sortis, sur la route de Beni Abbès, j'ai pu voir ces plantes de près. Certaines sont étonnamment adaptées au désert: des cactus en forme de boule, sans épines mais recroquevillés sous une peau épaisse, de la même couleur que les pierres environnantes. Ces plantes ressemblent aux lithops, les mythiques «pierres vivantes». Mais wikipédia dit que ces derniers ne vivent qu'en Afrique du sud. Mon souvenir n'est pas assez précis pour les identifier plus précisément.

 

Puis, après les plis bruns et violacés de l'Anti-Atlas, s'est dévoilée la fantastique vision du plateau de Béchar, avec les montagnes environnantes.

Béchar est au milieu d'un vaste plateau lisse, de couleur ocre-orangée. On y accède et passant par dessus les derniers plis de l'anti-Atlas, le Djebel Antar et le Djebel Oreid, au nord. A l'est s'étend une longue et étroite chaîne de montagne sinueuse, de couleur brun-violacé, le Djebel Béchar. A l'ouest, très visible vue d'avion, se dresse une spectaculaire petite montagne isolée, façon mesa Arizonienne, qui figurait sur l'insigne du CIEES. Nous l'appelions le Château de Bou Hamama. Un nom impropre, car il célèbre une «victoire» des occupants dans la guerre d'Algérie. Son vrai nom est Om Sbaa. Surprise, je m'attendais à trouver juste un aéroport entouré de quelques hangars, mais c'est toute une ville de couleur claire que nous survolions, avec un oued et une longue palmeraie. Curieusement, nous n'avons eu droit que cette fois-là à cette vue grandiose. Toutes les autres fois il y avait un ennui qui empêchait de voir.

 

Quand les portes de l'avion se sont ouvertes, je fus le premier à sortir... pour être immédiatement submergé par la chaleur brutale du désert! C'était si fort que j'ai cru que c'étaient les réacteurs qui fonctionnaient encore (un faible bruit était encore audible) mais je me rendis vite compte que c'était bien la chaleur du soleil! Cette sensation d'entrer dans un four, typique du Sahara... Et encore, nous n'étions que à Pâques.

La chaleur du désert est sûrement plus élevée, en degrés, et si on ne s'en protège pas, elle a vite fait de nous mettre en sueur, voire de nous faire sentir mal (insolation). Toutefois elle est moins désagréable que les canicules telles que l'on peut en avoir en France, en particulier dans la région Toulousaine. La cause en serait que l'air du désert est plus sec, et donc qu'il ne produit pas tous les malaises de la canicule. Par contre nos muqueuses nasales ont souffert d'irritation, lors de ce premier séjour. Elles se sont habituées par la suite, mais j'ai gardé pendant tous ces trois ans des peaux grises, façon lézard, sur le dessus des mains et les coudes, comme si je ne m'étais pas lavé depuis des mois. Mais à par cela, l'air pur du désert est bien plus vivant et vivifiant que l'air pollué de nos villes!

 

De l'aéroport nous nous sommes rendus en ville dans un de ces vieux cars militaires vert foncé aux formes arrondies. Notre premier contact avec la ville fut d'une naïveté qui a bien fait rire les autres passagers, en particulier quand nous avons aperçu la première Arabe voilée ce fut un concert d'exclamations extasiées!

Précisons que, à l'époque, et malgré un certain racisme, il n'y avait pas encore ces imbécilités de chasse au niqab. En public, les Algériennes portaient presque toutes un ample vêtement blanc, avec un foulard couvrant les cheveux et le visage, ne laissant que les deux yeux visibles, parfois un seul. Toutefois ce que nous avons vu sur le souk montrait qu'en privé elles s'habillaient très joliment, de robes translucides à paillettes multicolores!

 

 

Nous avons passé les deux semaines de vacances de pâques dans une villa que nous appelions «chez Bazin» 31°36'59.05"N 2°13'19.88"O. Je n'ai jamais su qui était ce Bazin, probablement un collègue de mon père. Cette villa était vide de meubles, et je ne me rappelle pas comment nous mangions ou dormions, mon père avait du prévoir de quoi. En fait nous avons passé presque tout ce temps à jouer dans la cour, ce qui nous suffisait puisqu'elle était déjà «le désert», avec des rochers, du sable, et des arbres, dont un oranger. En fait cette cour était limitée soit par des murs, soit par des grillages devant des rochers, ce qui fait que nous ne voyions pas le voisinage.

Nous sommes tout de même sortis à plusieurs reprises, à pied, notamment pour aller au cinéma en plein air.

C'est à cette occasion que nous avons pu le mieux admirer le ciel du désert: un fantastique paysage de milliers d'étoiles, dont on n'a aucune idée en France. On ne voyait pas seulement des étoiles isolées, mais tout un poudroiement, notamment dans la Voie Lactée, impossible à voir en France, avec notre air humide et la pollution lumineuse. Jamais je ne me suis autant senti immergé dans notre univers!

Ces sorties nocturnes nous ont également permis de voir plusieurs belles étoiles filantes. Je me rappelle même d'une produisant un son, une sorte de bref «wosh». Ce son apparemment impossible de certaines étoiles filantes est aujourd'hui encore un mystère non résolu. Je pense pour une explication neurologique: le cerveau fabriquerait un son, cela arrive aussi parfois quand on sursaute en étant somnolent. Mais certains scientifiques proposent une explication à base de micro-ondes.

 

Nos premières sorties en ville furent pour le marché: nous découvrions des oranges mûres, sucrées et parfumées, si différentes des machins acides qui portent ce nom aujourd'hui en France! Elles étaient cultivées dans des jardins murés, au nord de Béchar, le long de l'Oued qui permettait de les irriguer.

Plus la gentillesse Arabe: un des marchands nous a carrément donné des oranges, à nous les enfants!

Puis le souk 31°36'50.4"N 2°12'53.0"W, avec ses piles de robes à paillettes magnifiquement colorées que les femmes portent chez elles, en privé. Mais le plus spectaculaire était sans conteste les étalages d’épices multicolores, présentés en petits tas sans emballage, dont les parfums emplissaient le souk.

Par contre la viande aux mouches ne nous a pas tentés... La beauté des étalages cachait mal la misère et la crasse qui étaient encore le lot de beaucoup de Béchariens, à cette époque.

 

 

Autres voyages en avion

Ecrit le 13 Juin 2019

Nous avons en tout effectué neuf voyages en avion, surtout pour les vacances d'été où nous rentrions en France. Le plus souvent c'était en Caravelle, DC6 ou DC8. Le plus désagréable a été le mal d'oreilles, à l'atterrissage. On imagine mal comme cette douleur peut être intense, au point de complètement accaparer l'attention et gâcher l'admiration des paysages. Heureusement elle se dissipe dans les minutes qui suivent l'arrivée au sol. Il m'est arrivé de prendre d'autres fois l'avion plus tard dans ma vie, mais heureusement de meilleurs avions ne font plus ça. Par contre il m'arrive de ressentir la pression dans les oreilles... en voiture! lors d'une forte descente.

Mais un de ces voyages s'est radicalement distingué des autres: en DC3 «Dakota»! un vrai avion militaire, avec l'intérieur en ferraille! Nous sommes partis de Paris Villacoublay, et ce voyage a été extrêmement long, dans le bruit incessant des moteurs et des hélices. Arrivés au-dessus des Baléares, l'effet était entièrement différent, au lieu de voir un bijou flottant sur la Mer, nous voyions un pays entier, avec villages et champs. Une fois au dessus de l'Algérie, le désert était également bien plus proche, donnant l'impression que nous allions toucher les montagnes.

 

 

Le voyage en bateau et en voiture

(Permalien) Écrit en Janvier 2017.

Après ces deux semaines d'essai, l'installation permanente s'imposait.

Cette fois il nous fallait amener notre voiture, la fameuse Aronde vert foncé, et autant d'affaires que nous pouvions.

Ainsi, ce voyage ne s'est pas fait en avion, mais en bateau, à bord du El Djezair, qui était ce que l'on appelait à l'époque un paquebot (second du nom, construit en 1951 et recyclé en 1973). Nous sommes embarqués à Marseille, et je me rappelle notre voiture s'élevant dans les airs, portée par une puissante grue, pour atterrir dans une cale.

Je me rappelle aussi que mon père nous avertissant que le port était mal famé. Et il avait raison: Nous avons effectivement croisé un groupe de personnes qui nous toisaient avec dédain, comme pour évaluer l'intérêt d'un mauvais coup. Environ en 1978, ma future compagne s'est faite voler 200 kilogs de noisettes biologiques dans ce même port, dans une camionnette visiblement pas capitaliste. C'est pour cela que je dis que ces bandes sont des fachistes.

La nuit à bord du bateau a été mauvaise, avec une tempête, un vent terrible, le roulis, les cordes tendues dans tous les couloirs, et le patinage sur vomi. Le El Djézair était connu pour être trop lourd dans les hauts, ce qui le faisait rouler plus que les autres.

Puis, comme par magie, passé les Baléares, le temps est devenu agréable et ensoleillé. Je me souviens des côtes des Baléares, défilant de chaque côté. Une toute autre impression que vu d'avion: les Baléares sont de vraies terres, pas des cailloux.

Nous sommes arrivés à Oran la nuit tombée, et n'avons donc pas pu admirer la ville. Ici se situe un incident qui aurait pu avoir des conséquences ennuyeuses: pour les autorités algériennes, nous étions «des immigrés», et il fallait donc nous plier à leurs règles. L'une de ces règles était qu'ils retenaient la carte grise de la voiture, le temps de vérifications. Mon père refusa, ce qui bloqua aussi les autres passagers. Je ne sais pas comment cela s'est fini, mais il a réussi à s'en sortir et dès le soir nous sommes partis en voiture vers Béchar!

Je ne sais pas comment mon père s'y est pris, mais il a conduit toute la nuit, près de sept cent kilomètres, avec une seule pause! Il était coutumier des longues étapes, mais cette fois il s'est surpassé. Probablement il craignait par dessus tout d'avoir à dormir dans un hôtel algérien!

La nuit ne nous a pas laissé voir grand chose des plaines entre les deux Atlas, et mon seul souvenir était d'immense feux, probablement allumés par les agriculteurs à quelque fin. Encore qu'en climat aride, ces pratiques ne sont pas recommandées, et ces feux étaient peut-être accidentels. Et tous cas c'était une très belle vision, un peu surréaliste, comme si nous passions sur un tapis de lumière orangée...

Par contre le jour venu a dévoilé les fantastiques paysages de l'Anti-Atlas! Paysage aride et beige-orangé, avec des montagnes abruptes brunes, parfois tirant sur le violacé! Nous n'avons fait qu'une seule pause, et nous avons pour la première fois goûté au silence du désert minéral! Encore que trois gosses bavards suffisaient à le remplir sur des kilomètres. Malgré cela, la sensation était fort différente de la France, où il y a toujours des oiseaux, du vent dans les arbres, etc. Et il n'y avait effectivement personne. Sauf deux camion-citerne qui sont passés. De loin ils ressemblaient à des têtes de mort, d'où une certaine inquiétude en les voyant arriver. Le passage le plus impressionnant était un peu plus loin, un défilé près de Moghrar, au sud de Aïn Sefra. On ne retrouve cette magie que dans certains films genre Aladin. Si vous voyez ces films, sachez que la réalité est encore plus magique que la fiction.

 

 

Béchar, notre villa

Ecrit le 13 Juin 2019

Une fois arrivés à Béchar, nous sommes restés quelques semaines dans un bâtiment, 31°36'45.11"N 2°13'24.04"O, avant d'obtenir une villa: 31°36'45.15"N 2°13'22.11"O avec une cour avant et une cour arrière.

Il s'agissait d'un petit quartier pavillonnaire avec des rues au carré. les villas formaient des barres, avec un jardin de chaque côté. Côté sud-est, c'était un jardin ombragé de lauriers roses, avec une sorte de pergola. Côté nord ouest, c'était plus vide, mais ombragé d'un grand tamari et de plusieurs petits. La maison elle-même était jaune passé, entièrement de plein pied. L'intérieur s'organisait autour d'une salle de séjour donnant accès à trois chambres. Pour ma part, j'avais une chambre pour moi seul, ce qui me changeait beaucoup de Saint Dizier. Je pense que pour un enfant, l'apprentissage de l'autonomie passe par avoir un lieu à soi, où l'on peut faire ce que l'on veut, sans interférences de frères nécessairement limitants ou envahisseurs.

Pour nous les gamins, la villa avait d'immenses avantages: nous pouvions bricoler sous la pergola, jardiner, creuser, jouer avec le sable, et même avec l'eau. Ce sable argileux durcissait une fois sec, et se prêtait donc bien mieux au modelage que le sable des plages. Tous les enfants devraient avoir cette possibilité, et il n'y a pas à s'étonner que les «cités sensibles» fournissent tant de délinquants, si les enfants y grandissent sans jamais toucher la terre ni les plantes.

Ce lieu existe toujours aujourd'hui, mais les grillages ont été remplacés par des murs. En effet, dans la culture Musulmane, la cour est un endroit privé, alors que dans la culture européenne il ne vient pas à l'idée de la cacher, voire elle est un peu ostentatoire. Ainsi, à l'époque, les villas étaient entourées d'un simple grillage, et on pouvait circuler librement entre les bâtiments ou les blocs. Depuis, les Algériens ont construit des murs partout, ce qui rend les lieux plus intimes. Malheureusement dans le processus ils ont aussi coupé de nombreux arbres qui marquaient les limites entre les cours. Aussi les villas aujourd'hui sont moins verdoyantes que de notre temps.

 

 

Notre quartier : la Barga.

(Permalien) Écrit en Janvier 2017.

La «Barga» est la falaise qui se situe immédiatement à l'ouest de notre lieu d'habitation, et qui a donné son nom à tout le quartier, et même au groupe scolaire. L'une des deux bargas (falaises) se terminait près de la villa de Bazin, 31°36'59,06"N, 2°13'19,7"O (les rochers que nous y avions), et passait à l'ouest, derrière les bâtiments où nous habitions. Elle se prolongeait pratiquement en ligne droite jusque Djorf Torba, lieu du barrage du même nom. Une seconde Barga la suivait parallèlement, environ un kilomètre plus au nord, délimitant le plateau où se trouvait le CIEES et l'aéroport.

Le quartier lui-même était délimité à l'est par une petite vallée, un ancien lit de l'oued, partiellement comblé pour construire des tours d'habitation ocres. Une configuration qui avait provoqué une catastrophe: l'un des creux, appelé la Chaaba (31°36'50"N 2°13'8"O), était habité par des familles Arabes parmi les plus pauvres, dans des maisons de terre crue. Un jour, lors d'une crue de l'oued, l'eau avait rempli la Chaaba, et les maisons de terre se sont écroulées sur les habitants, tuant une dizaine. Depuis, les Algériens ont interdit de construire à cet endroit, préférant l'aménager en parc et lieu de sport.

 

A l'exception d'un petit marché (avec l'épicier et boulanger Miloud où nous allions, et que nous aimions bien), tout le quartier était peuplé de français, et construit en style français. C'étaient surtout des barres et des pavillons, avec l'économat à l'est ( 31°36'42.43"N, 2°13'12.37"O) et au sud le groupe scolaire (la cour du Lycée de la Barga, 31°36'42.52"N 2°13'17.24"O). En dehors des jardins et des rues, le sol était encore en hamada. Les jardins étaient assez verdoyants, dû à l'abondance d'eau pour l'arrosage. Encore que nous n'avions qu'un choix très limité de plantes: des lauriers roses, des tamaris comme seuls arbres, et au lieu de pelouse des «doigts de fée» (Carpobrotus edulis, ou ficoïde, à fleurs mauves). L'été le quartier bruissait de «frivaps», climatiseurs basés sur l'évaporation d'eau. Mais l'hiver il fallait se chauffer, et nous avions un poêle à fioul. Eh oui, on n’y pense pas, mais le Sahara peut être froid l'hiver, dans certains endroits il gèle toutes les nuits, et il y a même eu de la neige sur Béchar récemment.

 

Parmi les animaux, il y avait de nombreux chiens errants, trois sortes de fourmis, dont une assez grosse, facilement quinze millimètres de long. J'ai une fois trouvé une énorme reine de fourmi, jaune, de plus de deux centimètres de long, mais j'ignore de quelle race. Il y avait aussi des sorte de geckos que nous appelions margouillats. Plus d'énormes cafards, heureusement peu nombreux. Nous avons un jour trouvé un scorpion jaune mortel, écrasé par la roue de la voiture. On parlait aussi de scorpions noirs et de «vipères à cornes», mais je n'en ai jamais vu. Certaines sources mentionnent des tarentules, mais je pense qu'il s'agit d'une confusion avec les scorpions noirs. Le désert alentour recelait des gazelles et des fennecs, sortes de petits renards. Sans compter des scarabées, lézards, etc.

On racontait des histoires honteuses, de militaires français utilisant les hélicoptères de l’armée pour chasser les gazelles à la mitrailleuse! Ce devait être vrai, car un jour on nous a offert de la viande de gazelle. Pas étonnant avec un tel état d’esprit, que la France ait finalement été chassée d’Algérie.

 

 

Le lycée de la Barga

(Permalien) Écrit en Janvier 2017.

Je suis rentré en sixième au Lycée de la Barga à Béchar. C'était un petit lycée, où nous n'étions probablement pas plus de deux cent. Il était près de notre maison, à 31°36'42.38"N 2°13'17.51"O. C'était un petit bâtiment ocre-jaune avec un étage desservi par un escalier central et une coursive en plein air. De chaque côté de petits bâtiments servaient de logements pour les professeurs, avec des jardins.

Mes parents m'avaient averti que le lycée introduisait de nombreux changements par rapport à l'école primaire, me demandant d'être plus débrouillard, autonome et organisé. En effet, il fallait changer de classe pour chaque cours, selon un emploi du temps hebdomadaire. En fait cet aspect des choses ne m'a pas posé de problème, avec en plus un état d'esprit de bienveillance générale qui arrondissait rapidement les angles. Une seule prof était un peu zinzin. Je lui aurais pardonné si elle ne m'avait pas piqué une de mes peintures que j'aimais beaucoup.

Les cours de français, math et Histoire ne changeaient pas vraiment de l'école primaire. La science apportait des nouveautés intéressantes. Je ne me souviens plus ce que j'ai étudié en sixième et cinquième, mais en quatrième c'était la géologie, que j'absorbais comme le sable du désert absorbe l'eau. Ce qui me valu une moyenne de 18 et un premier prix.

Par contre la nouveauté totale était le cours d'anglais! A l'époque, j'avais déjà compris l'énorme avantage de connaître plusieurs langues. Mais, dans le monde arriéré des années 1950, de telles connaissances étaient totalement occultées, et je n'avais aucune idée de ce dans quoi je m'engageais. Même pas Yes ou no. C'était comme si j'allais apprendre quelque magie étrange!!

En fait, lors de la première leçon, nous étions instruits d'aller «avec Monsieur Chaix», sans savoir ce qu'il allait nous apprendre. C'était un cours surprise! Monsieur Chaix était un homme de manières douces, les cheveux courts plaqués sur la tête, blonds très clairs, qui lui donnaient même l'air British! A l'époque il était encore coutume de se lever quand le professeur entrait. Nous étions donc tous debout. Il s'est planté devant nous sans dire bonjour, et nous a fait signe des mains de nous asseoir, en nous disant un machin que nous ne comprenions pas. Puis il fit signe de nous lever, en disant un autre machin. Heureusement les redoublants savaient, et je compris vite: «sit down» «get up» disait-il, plusieurs fois. J'étais enthousiasmé à l'idée d'entamer l'apprentissage de l'anglais!

Une autre fois, rebelote, il est entré sans rien dire, s'est planté devant nous, en passant ostensiblement sa langue sur ses incisives, en faisant «ve ve ve». Pendant quelques secondes, on se demandait si c'était lui ou nous. Puis il nous dit de faire pareil. C'est ainsi que nous avons appris à faire «the» du premier coup, sans zozoter «ze» comme beaucoup de français font. J'ai connu bien d'autres classes d'anglais depuis, et d'autres discussions privées ou professionnelles, mais toujours cet agaçant «ze» revenait. Même les Ricains qui veulent faire paysan disent «da», jamais «ze». Je me demande même si les anglais comprennent ce baragoin.

Donc merci Monsieur Chaix, de m'avoir permis un si bon départ, dans ce qui fut certainement une des choses les plus utiles que j'aie apprise à l'école! Aujourd'hui je m'exprime essentiellement en anglais avec tous mes amis virtuels, et je traduis mes romans moi-même, voire les écrit directement en anglais. Mais cela n'a pas toujours été facile, et les mauvaises années à Mont de Marsan ne m'ont pas permis d'apprendre beaucoup.

 

Les trois années scolaires passées à Béchar se terminaient par la remise des prix. Bon, aujourd'hui c'est impensable, et considéré comme compétitif ou d'autres défauts inacceptables en éducation. Mais je garde un bon souvenir de la chose, qui servait en quelque sorte de fête de fin d'année. Et il ne s'est pas passé une seule année sans que j'aie au moins un prix et un accessit, sinon plusieurs. Le dernier a été le premier prix en science, plus précisément en géologie, en fin de quatrième. Notre professeure avait offert de belles boîtes d'échantillons géologiques, que j'ai longtemps conservées. Elle a du rester au Faitg, avec quelques autres souvenirs de Béchar. La lourde cantine militaire «de Béchar» qui les contenait n'a pas trouvé place dans le déménagement d’urgence, et je n’ai jamais eu le coeur de retourner les chercher en ce lieu de souffrance.

 

 

Le sport, le judo

(Permalien) Écrit en Mai 2019.

Le fait d'avoir une ambiance sociale normale au lycée permettait une approche beaucoup plus positive du sport. Non pas que cela m'ait davantage intéressé, mais au moins on me laissait participer aux leçons de sports d'équipe, principalement le handball. J'ai donc pu apprendre ce jeu, et me débrouiller. Mais la cour du Lycée de la Barga n'était pas assez grande pour le football, aussi nous allions au seul terrain de foot de Béchar, 31°36'19.26"N, 2°13'2.60"O. A l'époque c'était un simple terrain plat, de sable compacté, sans herbe ni tribunes. Les Algériens en ont fait un vrai stade depuis. Je préférais toutefois la handball au foot, car il ne nécessite pas tant de courir. Courir n'a jamais été mon fort, surtout sous le soleil du Sahara, qui mène vite à l'insolation.

 

Par contre un sport que j'ai délibérément choisi a été le judo. Nous avions déjà eu une démonstration à l'école Jean Moulin à Saint Dizier. Toutes ces choses étaient si nouvelles que dans notre ignorance nous nous étions demandé ce que pouvait être le «jus d'eau»! Mais la démonstration par des pros a dissipé tout doute: le Judo est un sport de combat prestigieux. Et franchement étrange pour un oeil français totalement puceau en 1963.

A Béchar on m'a proposé le Judo. Les enfants de militaires avaient droit à diverses activités, dont celle-ci, et par la base ou entre parents nous étions informés de cette possibilité. Le lieu était un préfabriqué Fillod, qui se trouvait dans l'enceinte du CIEES 31°37'16.89"N, 2°14'38.86"O. Ce Fillod était encore visible vers 2010 sur Google Earth, mais les Algériens ont construit des bâtiments en dur à la place, pour d'autres usages.

Une des raisons pour laquelle j'ai accepté est que je savais que je pouvais être agressé physiquement à n'importe quel moment. Il me fallait un moyen de me défendre, surtout me sachant de force physique inférieure. En fait la seule fois où j'ai eu l'occasion de me servir de quelque chose ressemblant au Judo a été à Bordeaux, de ceinturer un type beaucoup plus fort que moi (Un barjot qui voulait nous «acheter» une copine!) L'affaire s'est terminée en négociant, sans violence heureusement (et en protégeant la copine). J'ai été menacé dans d'autres occasions, mais cela a été réglé en prenant la fuite, ou en ne répondant pas aux signaux provocateurs. La violence est une affaire entre singes, et moi je suis un humain. Probablement les singes savent-ils instinctivement qu’il ne faut pas se frotter à un humain, même de force inférieure. (En fait, j’ai même essayé plus tard avec des vrais singes, à Swayambunath près de Kathmandou, où j’ai tenté de sympathiser avec un des nombreux singes. Ses gestes menaçants m’ont vite fait comprendre que ce n’était pas une bonne idée. Mais il a suffit de rompre le contact visuel pour désamorcer la situation.)

Bon je n'ai pas eu de résultats extraordinaires, et je pensais même ne rien valoir, quand on m'a finalement accordé une ceinture jaune. J'aurais donc pu continuer et obtenir des résultats décents, mais nous avons buté sur notre départ de Béchar. Et impossible de faire quoi que ce soit dans ce genre à Mont de Marsan! Trop arriéré à l'époque pour accepter un club de judo. Cela a donc été la fin de mes activités sportives, sauf un peu de spéléologie et de randonnée en montagne plus tard.

Un des intérêts d'une séance de judo est que l'on commence par une demi-heure de gymnastique. Cela m'a permis de développer un peu de muscles, et ne plus être «le dernier en sport» (l'avant dernier, lol). En particulier j'ai pu me faire des abdos. Bon, si je n'ai pas continué le sport, j'ai par contre régulièrement pioché, maçonné, marché, etc. que ce soit à notre propriété à Mont de Marsan ou plus tard au Faitg. Ce qui produit le même effet sur le corps, mais est aussi plus utile que le sport.

Mon principal problème au judo est que l'on me disait que j'étais «trop raide», mais sans m'expliquer ce que cela signifie. Un peu comme quelques années plus tôt à Nancy, un reproche sans explication. Ce qui m'a valu de rester ceinture blanche (le plus petit niveau) à la fin de la première année. Il a fallu beaucoup de démonstrations d'un éducateur très patient, pour finalement comprendre et prendre une attitude plus souple. Et donc finalement obtenir une ceinture jaune à la fin de la seconde année (alors que j'aurais du être ceinture orange). Bon, si j'avais pu continuer, j'aurais pu finir par obtenir un niveau intéressant, mais à Mont de Marsan ce n'était pas possible. En fait, même si il y avait eu un club à Mont de Marsan, c'était trop compliqué, entre le trajet (à Béchar nous avions un bus dédié) et la mauvaise ambiance avec les camarades du lycée.

 

 

Les environs de Béchar.

(Permalien) Écrit en Mai 2019.

Ouakda est un endroit au nord de Béchar, avec un petit barrage sur l'Oued 31°40'21.5"N 2°10'30.8"W. Il y a tout le temps de l'eau, et on peut même se baigner. Nous y allions souvent, le dimanche, avec d'autres familles voisines. Je n'ai jamais su à quoi servait ce barrage, mais il doit être important, car les Algériens l'on refait depuis. A l'époque c'était un simple mur droit.

Juste à l'ouest passait le train, celui de la Ligne Transsaharienne ratée, stoppée à Abadla par les colères du désert. Mais la ligne est restée active de Oran à Béchar. A l'époque c'était une voie métrique, où passaient des autorails en inox, que j'ai vus. Aujourd'hui elle a été refaite un peu plus loin en écartement standard, avec des trains modernes et confortables. Si un jour vous visitez Béchar, allez-y en train: le paysage est fantastique!

En trois ans nous ne sommes allés que une seule fois voir les montagnes du Djebel Béchar de près. Ces montagnes d'un beau brun violacé me fascinaient, et elles font partie de la ligne d'horizon de Béchar comme les Pyrénées depuis Tarbes. Malheureusement nous nous sommes engagés sur un mauvais chemin, et nous n'avons escaladé qu'une colline annexe, avant d'être stoppés par un ravin. Ce fut une forte frustration, mais mon père n'a jamais accepté de retourner là.

Il y avait d'autres excursions possibles: le Djebel Antar, le Djebel Oreid, un lieu magique des Mille et une nuits avec ses portes étroites dans la falaise, le om Sbaa, montagne style Arizona que nous appelions (improprement) Chateau de Bou Hamama, puis cette oasis où j'étais allé avec les scouts, et d'autres endroits. Mais nous n'avons pas fait plus de quatre sorties en trois ans!! Une honte, vu les fantastiques paysages à visiter. Si jamais vous allez dans le coin, au moins profitez-en!

 

 

Les excursions

(Permalien) Écrit en Mai 2019.

Nous avons fait plusieurs excursions avec mes parents. Pas tant que nous aurions du, car mon père était froussard et casanier. Pour lui le désert n'était que des cailloux sans intérêt, qui plus est peuplé de dangereux Tuskens cachés derrière chaque dune, prêts à l'émasculer (Ces ignobles histoires d'émasculation ont été une constante de toute la guerre d'Algérie, et mon père les a clairement mentionnées plusieurs fois à l'époque, entre 1964 et 1967. Il ne s’agit donc pas d’une invention ultérieure).

 

Béni Abbès était l'excursion de choix depuis Béchar. Nous sommes partis très tôt le matin. Quelques kilomètres au Sud de Béchar, l'horizon devant nous a commencé à montrer des barres d'or fondu. Nous approchant, nous découvrîmes les Tables d'Abadla, des mesas évoquant une Arizona Algérienne illuminées de rose par le soleil levant. J'étais fasciné par ces montagnes magnifiques, et si un jour je retourne dans le coin je ferais certainement la montée. Nous avons croisé Ksiksou, un village minier, dont le nom nous a paru «chinois». Puis Abadla, à l'époque un simple village, où nos traversions l'oued Guir à gué. Une traversée dangereuse: en cas de crue, c'est une vague de sept mètres, disait-on, qui arrivait. De fait, aucun pont n'y avait jamais été construit, et la voie ferrée Transsaharienne s'arrêtait là, inachevée, inutilisée. Aujourd'hui les Algériens ont pu calmer l'oued, grâce au barrage de Djorf Torba, et développer l'ancien lit en riche terre agricole irriguée toute l'année. Mais les sédiments remplissent déjà le lac du barrage: un jour ou l'autre, l'oued reprendra ses droits, emportant champs et maisons en quelques minutes. C'est le Sahara.

A la sortie d’Abadla, il nous a fallu nous faire enregistrer au check-point de la Légion, par sécurité: si nous ne revenions pas dans les temps prévus, il fallait savoir où nous chercher.

Puis la route s'engage sur la Hamada. C'était déjà une bonne route goudronnée, pas une piste. Mais la Hamada est un endroit très particulier, avec ses phénomènes uniques. D'abord c'est fantastiquement plat, sur 80 kilomètres. Même pas un buisson, rien, le vide total. Même une taupinière se remarquerait à des kilomètres. Il ne doit pas faire bon se perdre ici, sans aucun repère, par le soleil qui dessèche tout en quelques heures. Le sol est ocre jaune, et constellé de cailloux brun foncé. Ce qui produit un effet curieux: où que l'on regarde, avec le mouvement de la voiture, ces cailloux semblent tourner autour du point de fixation.

Puis au bout d'un moment apparaissent... des sortes de soucoupes volantes mauves, flottant au-dessus de l'horizon devant nous. Ce sont les montagnes de l'Ougarta, de curieux dômes sédimentaires avec même des anneaux pour deux ou trois d'entre eux. Ainsi la forme de soucoupe volante est réelle, pas seulement en perspective. Elles semblent flotter au-dessus de l'horizon, par un phénomène de mirage. Tout le monde a eu cette impression d'eau sur la route, au loin. Dans la Hamada, c'est si plat que le paysage entier semble noyé, et les montagnes semblent flotter dans le ciel. Les mirages ne sont pas... des mirages!

 

A Beni Abbès même se trouvent deux souvenirs:

La piscine de Beni Abbès, la merveilleuse petite piscine de Beni Abbès, dont tous ceux qui l'ont connue gardent un souvenir ému. Juste qu'elle est très froide, lol

L'erg, les dunes, le Grand Erg occidental, tout de sable rose-orange. Nous avons escaladé une dune, pour découvrir un fantastique horizon de cuivre, des dunes à l'infini s'estompant dans le lointain... C'était une couleur très intense, saturée, qu'aucune photo ou vidéo ne rend. Il faut avoir été sur place, et ressenti la vibration puissante du désert.

Au retour, en reprenant la route, nous avons croisé une tribu nomade.

Des vrais.

Ils étaient une vingtaine, avec des dromadaires. Ils se sont mis au milieu de la route, et nous ont fait signe de nous arrêter, pour je ne sais plus quelle raison.

C'était très impressionnant, car nous avions affaire avec une véritable tribu Touareg, le Sahara profond, des Hommes Bleus. Ils portaient des vêtements amples, blancs et bleus, avec des rubans flottant au vent. Je me souviens bien des rubans flottants, c'était certainement fait exprès, et cela leur donnait un air magique. Ces gens étaient d'apparence noble et propre, au contraire des miséreux que l'on voyait dans les bas quartiers de Béchar.

Que voulaient-ils? Pourquoi nous avaient-ils arrêtés? Apparemment, ils demandaient simplement si nous avions de l'eau. Nous en avions, mon père avait attaché un énorme bidon en plastique transparent sur le toit, au cas où nous restions en panne. Et...

 

il a refusé d'en donner.

 

...

 

Bon, j'ai encore honte, quand j'y repense.

 

Avoir vécu une telle scène romantique digne de «L'Atlantide», et en avoir fait une démonstration d'égoïsme.

 

Refuser de l'eau en plein Sahara, ça doit être un cas unique dans toute l'histoire de ce désert.

 

 

Tarhit a également reçu notre visite, cette fois lors d'un voyage organisé par «la base», en camion militaire. Nous avons pu discuter avec le chef du village. Le vieux village de Tarhit est spécial: pour lutter contre la chaleur la plupart des ruelles sont couvertes. Devant la porte ouverte du chef de village, j'avais l'impression d'être dans un autre monde. En effet, contrairement au préjugé courant, cet intérieur était agréable, et même un peu luxueux, malgré les matériaux rustiques: cuivre, tapis, rideaux, le tout avec une dominante orangée lui donnant un air chaleureux.

La sortie s'est continuée dans les environs, où il y avait quantité de gravures rupestres, datant de la dernière glaciation, quand le Sahara était plus verdoyant et plus habité.

 

 

Les scouts

(Permalien) Écrit en Mai 2019.

A Béchar il y avait une équipe se scouts catholiques. Je ne saurais plus dire pourquoi j'ai accepté d'y aller, après mon expérience malheureuse à Saint Dizier, ni pourquoi mes frères n'y sont pas allés. Probablement une question d'âge (j'étais le seul au lycée, mes deux frères étaient encore à l'école primaire)

Le fait qu'ils étaient Catholiques ne m'avait pas posé trop de problèmes, et je considère plutôt comme un privilège d'avoir assisté à une messe dans l'ancien ermitages du Père de Foucault à Beni Abbès, à l'époque un simple bâtiment de terre crue au sol de sable, juste au pied des massives dunes oranges du Grand Erg Occidental. Bon à l'époque j'avais trouvé ça ennuyeux, mais une heure pour plusieurs jours d'aventure dans une oasis en plein Sahara, ce n'était pas cher payé. Cette chapelle était en terre, comme toutes les maisons algériennes anciennes, et nous étions assis à même le sol de sable de dune. Ce lieu est toujours visible sur Google Earth: 30° 7'28.97"N 2° 9'57.93"O. Les jardins à l’entour avaient aussi été créés par de Foucault. Ils sont toujours entretenus, mais j’ignore par qui. Aujourd'hui Google Earth étiquette ce lieu «Eglise de Beni Abbès», et une route a été ajoutée, ce lieu est donc toujours vivant, et reconnu par l’Algérie.

 

Je ne me souviens pas du local des scouts de Béchar, probablement n'y avions-nous pas accès. Mais je me souviens de deux sorties mémorables.

 

La première était dans une petite oasis près de Kenadza: 31°33'33.92"N 2°29'33.87"O. Je n'ai jamais su le nom de cet endroit, mais il ressemblait (et ressemble toujours) à l'idée que l'on se fait d'une oasis en plein Sahara: cent mètres de palmiers et de buissons, coincés entre deux falaises de calcaire ocre. Ce qui était remarquable en cet endroit était le nombre impressionnant de grottes, débouchant au pied des falaises: au nord, passé le coude de la vallée, c'étaient de véritables arcades! Mais nous n'étions pas autorisés à nous éloigner du camp, et personne ne semblait intéressé à faire un peu de spéléo facile. Probablement ces grottes n'allaient pas loin, d'ailleurs. A la place, nous avons joué à un jeu idiot d'espions tentant de passer des messages entre des défenseurs. C'est fou comme certaines personnes manquent d'imagination, et se condamnent à une vie superficielle, alors qu'il y a tant à faire dans ce monde immense.

 

La seconde sortie a été un fantastique camp de cinq jours, aux vacances de Pâques 1967, à Béni Abbès, 30° 7'12.14"N 2°10'0.88"O. Ces coordonnées pointent à l'endroit exact du camp. A l'époque la route n'existait pas, et nous avions donc un accès direct au rocher au nord Ouest, qui contenait une petite grotte où nous pouvions entrer à quatre pattes.

A l'arrivée au camp s'est produit le seul incident en trois ans, que j'aie eu avec un Algérien: un jeune de mon âge m'a harangué violemment, et m'a même frappé les jambes avec une baguette. A l'époque je ne lui en avait pas voulu, sachant la guerre qui avait eu lieu juste avant. Mais j'étais tout de même peiné qu'il s'en prenne à moi, qui n'y était pour rien. Aucun autre incident de ce genre ne s'est produit de tout le camp. Nous avons effectué plusieurs sorties, dont une au ksar de Béni Abbès, 30° 7'23.91"N 2°10'22.31"O. C'était un village abandonné, dans la palmeraie, fascinant à explorer, avec ses rues étroites, ses maisons, et ses puits en entonnoir inversés (fort dangereux). A l'époque nous ne nous étions pas demandé pourquoi ce village était abandonné, mais je l'ai su récemment: ce sont les autorités coloniales françaises qui ont expulsé les habitants, peu après qu'ils aient construit le village. Une sale histoire, donc.

Les alentours du camp étaient une alternance de sable et de palmiers, avec plusieurs petits cours d'eau faisant surface et re-disparaissant dans le sable. Je me rappelle, la nuit, nous entendions un son curieux: tut tut tut, plusieurs notes qui se répétaient, faisant une mélodie rapide. Demandant à un des éducateurs je n'ai pas eu de réponse. Mais j'ai su depuis: c'étaient tout simplement des crapauds ou d'autres sortes de batraciens vivant là. Ces sons rendaient la nuit littéralement magique! Ces nuits étaient merveilleuses et très claires grâce à nos yeux habitués à l'obscurité, au point que l'on discernait les couleurs!

Nous avons donc effectué plusieurs sorties de nuit, dont une sur le plateau au-dessus du village, à l'époque occupé seulement par quelques bâtiments. La nuit saharienne est vraiment merveilleuse! Ce plateau est aux trois quarts entouré des dunes oranges du Grand Erg Occidental, qui apparaissent claires de nuit. Là se place un souvenir curieux: il y avait une petite centrale électrique sur ce plateau. Le son était inattendu: boum-boum boum-boum sur deux notes, avec une période d'une seconde. Et c'était bien la centrale: les fenêtres s'allumaient au même rythme, par quelque flamme. J'étais vraiment intrigué d'une centrale électrique fasse un tel bruit, et je ne l'ai compris que bien plus tard: il s'agissait probablement d'un moteur diesel antique, avec un seul énorme cylindre comme les machines à vapeur. Cela aurait justifié une visite de la dite usine, mais au lieu de cela nous n’avons eu droit qu’à un bizutage minable: nos affaires jetées pêle-mêle et mélangées dans les tentes, totalement nul quand on est fatigué et que l'on n'aspire qu'à s'endormir. C'est le problème auquel j'ai été confronté toute ma vie: être dans un monde merveilleux, mais personne ne le voit, et ils font des idioties de ce genre au lieu de vivre cette vie fantastique ensemble. Il y avait aussi malheureusement un camarade sociopathe à ce camp, qui a provoqué deux disputes et deux blessures. A l'époque je ne savais pas me défendre de ces trucs.

 

Le meilleur moment toutefois a été un feu de camp avec les scouts Algériens. Bon, je dois dire, nous étions plutôt coincés, et des deux côtés, à cause de la méfiance réciproque. Les éducateurs nous avaient donc placés en alternance, pour éviter les blocs: un Français, un Arabe, un Français, un Arabe, etc. Autant le dire, il y avait peu de bavardages, et chacun se tenait bien droit, de peur de toucher ses voisins! Mais nous avons chanté ensemble... Je considère d'avoir vécu une telle soirée dans une oasis saharienne sauvage comme un privilège, qui a probablement influencé ma vie de façon durable: pour la première fois j'étais avec des gens qui parlaient des vraies choses, en l'occurrence contre le racisme et pour la bonne entente entre les peuples (Et entre les religions: nous étions Musulmans et Chrétiens, au moins en théorie pour moi). Et seulement cinq ans après la guerre, ce n'était pas de l'intellectuel! (En se rappelant que les scouts Algériens ont connu les premiers morts de la guerre.) C'était, rappelons-le, en 1967, juste avant le Summer of Love. Les USA avaient déjà des communautés, Luther King et l'anti-guerre du Vietnam, mais en France il n'y avait que dalle, et nous n'étions même pas informés de ces choses. Surtout à Béchar, où nous ne captions pas la radio.

Si le germe était bien semé dans mon esprit, il y avait pourtant encore un long chemin tortueux et obscur entre la théorie et la pratique.

 

 

Nos chiens

(Permalien) Écrit en Mai 2019.

Notre premier chien, je ne me rappelle plus comment nous l'avons eu, mais nous l'avions appelé Abadla, du nom du village sur la route de Béni Abbès. Et non, je n'ai jamais utilisé ce nom pour faire un mot de passe Internet, ni pour la question secrète.

Abadla était de plusieurs races avec une allure de petit berger allemand. Il était gentil et très sociable. Pour nous, trois gosses, c'était notre premier animal de compagnie. Nous l'aimions bien et nous le laissions dormir dans la maison.

Abadla sortait parfois, et revenait. Mais un jour il n'est plus revenu. Nous avons retrouvé son corps, déjà enflé, au bord d'une route, fauché par une voiture.

Cette fin minable nous a laissés tristes.

 

Il y avait de nombreux chiens errants, souvent abandonnés par leurs propriétaires regagnant la France. Attendris, nous leurs parlions et les caressions. Il y en avait un énorme, un vrai berger allemand, mais de couleur blonde. Je lui parlais et il mettait ses pattes sur le haut de la grille. Il était très doux et se laissait caresser. A l'époque je ne le savais pas, mais ce comportement a un sens très précis: il cherchait un maître.

Il est venu deux ou trois fois, mettant ses pattes sur la grille de la cour. Puis un soir, il s'est carrément invité chez nous, sautant par-dessus la grille et entrant par la porte de la cuisine.

Ma mère l'a plaisamment traité de coquin, puis elle lui a donné à manger. Ainsi, sans un mot, il est devenu «notre chien», et nous l'avons appelé Coquin, à cause de sa façon de s'être invité (en fait tous les chiens sans maître font ça)

Coquin dormait sous mon lit. J'admire la gentillesse des chiens: Coquin ne nous a jamais menacé, malgré plusieurs mauvaises farces à ses dépends. Pourtant c'était un gros chien, capable d'être féroce, ou d'escalader une grille de deux mètres de haut. Parfois il faisant ça pour nous suivre dans le lycée. Malheureusement ses propriétaires précédents l'avaient dressé contre les Arabes, et il grondait en leur présence, ce qui a posé problème à certaines occasions.

 

Nous avons également eu Boule, la chienne épagneule noire de jais de nos voisins, pour quelques jours, le temps de leurs vacances en France. Mais ce fut le moment où elle a accouché de toute une portée de chiots, également noirs. Nous avons assisté, étonnés, à cet événement incroyable, où un nouvel être conscient commence à exister! Puis la fantastique précision des gestes de leur mère, qu'elle ne pouvait pourtant pas avoir appris. En effet, les chiots naissent encore emballés dans leur amnios («sous plastique», lol) et leur mère doit immédiatement mordre cet amnios pour l'ouvrir, sans toutefois blesser le chiot! Une précision millimétrique, que Boule accomplissait sans jamais avoir appris.

 

 

L'électronique

(Permalien) Écrit en Août 2019.

Mon père ramenait «de la base» quantités de composants électroniques, et même des appareils entiers. Je n'ai jamais su pourquoi il faisait ça, il n'en avait aucun usage. Probablement parce que ça m'intéressait. Il disait que c'était du matériel périmé de toutes façons. Quoi qu'il en soit, ces choses me fascinaient, même si je ne savais pas non plus quoi en faire. C'étaient divers appareils mécaniques ou électroniques, appareils complets ou composants séparés. Je les examinais, notait la construction, et savait identifier tous les composants. J'éprouvais même un attachement émotionnel pour ces objets, appréciant leurs couleurs, et même leurs odeurs! (bakélite, soudure, et même l'odeur caractéristique des tubes électroniques chauds).

Parmi ces composants électroniques se trouvaient des tubes bien sûr, mais des modèles récents dits miniatures, cylindriques de faible diamètre (19mm), au lieu des grosses loubardes à épaules d’avant-guerre. On commençait à voir des tubes subminuatures, du diamètre d'un crayon, mais les transistors les ont empêché de s’imposer, et on ne les a vus que quelques années, seulement dans l’aérospatial. A l'époque les tubes fascinaient, comme concentré du savoir électronique le plus avancé. Leurs parois de verre laissaient voir les électrodes internes, filament incandescent, grilles, etc. Une réalisation en tubes était une symphonie de gris métalliques, de l'argenté brillant au noir mat, des électrodes, des connexions, et des tôles grises du châssis. Il y avait aussi énormément d'astuce dans la construction de ces composants. Le problème de l'insertion de leurs éléments dans un tube de verre de dimensions approximatives avait été résolu par une méthode unique: les rondelles supportant les électrodes étaient taillées dans du mica, avec les bords découpés en étoile. Puis elles étaient enfoncées de force dans le tube, écrasant la pointe des étoiles jusqu'à ce que le rond de mica tienne exactement dans l'espace disponible, sans bouger. Une pentode à pente variable était créée en bobinant la grille avec un pas variable! C’était donc un moyen très concret d’assurer une caractéristique abstraite comme la courbe de réponse électrique. Je me rappelle avoir lu à l'époque que la tétrode à flux dirigé était présentée comme le fin du fin, l'apogée, la quintessence de l’ingénierie des tubes... pour apprendre récemment qu'elle ne servait qu'à contourner le brevet onéreux des pentodes, sans apporter d'avantages techniques sur elles. La discussion de savoir laquelle était la meilleure, de la pentode ou de la tétrode a flux dirigé, n'a jamais été tranchée, s'éteignant avec les tubes.

Une caractéristique curieuse des tétrodes était une zone de fonctionnement à pente négative, que les concepteurs de circuits devaient éviter. Ceci produisait parfois dans les appareils audio un bruit ressemblant à un grillon, que je me souviens avoir entendu. Mais je n'en ai pas trouvé mention récemment.

Mais mon temps à Béchar était aussi une époque de changement: les tubes gris et leurs condensateurs de papier huilé (à l'odeur caractéristique) étaient en train d'être remplacés par les transistors, et mon père en ramenait aussi. C'était une nouvelle ère de l'électronique qui commençait, toute en couleurs des composants miniatures en plastique, surtout les résistances et leurs jolis anneaux colorés. Alors qu'un tube nécessitait un châssis, un socle et des cosses, les transistors devenaient des petits composants plantés comme les autres sur un circuit imprimé, permettant des radios et autres appareils bien plus petits.

Mon père avait même ramené un oscilloscope, qui a fini à Mont de Marsan, et un récepteur à ondes courtes professionnel, sur lequel nous captions beaucoup de choses, je me souviens même avoir entendu le «Russian Woodpecker». A l'époque nous ne savions pas ce que c'était: une station radar transhorizon soviétique située près de Chernobyl, qui était une véritable nuisance car elle piratait pendant des heures les fréquences d'autre émetteurs. Mais on entendait aussi beaucoup de transmissions numériques, les mêmes déjà que aujourd'hui. Il y en avait plusieurs produisant un bruit de bombardier quadrimoteur. J'ai pu récemment analyser le spectre, qui contient quatre canaux FSK.

Cet intérêt quasi-sensuel pour l'électronique devait m’ouvrir bien des portes plus tard.

 

 

La maladie de mon père.

(Permalien) Écrit en Decembre 2019.

Si mon père m'avait à la bonne, et m'aidait souvent avec ses connaissances techniques, il était déjà clair à l'époque qu'il avait aussi de mauvais moments. En particulier la réception des bulletins scolaires se soldait toujours par des «engueulades», même si ces bulletins étaient très corrects. Outre les bulletins, il avait parfois des colères imprévisibles, dont certaines se terminaient par des coups de ceinture.

Une telle violence émotionnelle et physique serait considérée comme une faute grave aujourd'hui. Mais pas à l'époque. Ce n'est pas que nous manquions de références: nous en avions plein, au contraire, nous disant que ces choses étaient considérées comme normales. Nous avions même vu pire, comme un père sautant par la fenêtre (du premier étage) la ceinture à la main, pour aller frapper son fils, sans motif apparent.

Que mon père fut malade ne nous est pas venu à l'idée à l'époque. En fait le concept même de sociopathie n'est apparu publiquement que bien plus tard, dans les années 1990. Mais aujourd'hui je vois bien qu'il avait quelque chose de ce genre, même si cela ne se manifestait que par épisodes, entre d'autres bons moments. En fait sa victime de choix était Serge, mon second frère. Ce qui épargnait un peu les autres membres de la famille. Je réalise que inconsciemment nous avions déjà peur de ce qui pouvait lui passer par la tête. En effet, un jour, Serge s’était blessé, et il s’était mis à hurler. La première chose qui m’est venue à l'esprit est que c'était mon père qui lui avait fait quelque chose, exprès.

Un autre incident, «normal» selon les critères de l’époque, s’est produit à la base, où mon père, adjudant chef, était directeur d’un service avec plusieurs techniciens sous ses ordres. J’ai visité ce lieu deux ou trois fois. Mais un jour, il m’a montré un gars en train de désherber la pelouse à la main. Et de m’expliquer très sérieusement, présent lui: «Tu vois, tout ingénieur qu’il est, il doit faire du travail manuel comme tout le monde». Ainsi, il avait humilié cet homme, simplement parce qu’il était plus instruit que lui! Qui plus est en présence d’un enfant. Malgré la «normalité» de ces choses à l’époque, je me suis senti gêné pour ce type. De plus, j’imagine que si on avait mis un ingénieur sous ses ordres, c’était pour faire un travail d’ingénieur, pas pour désherber la pelouse.

J'ai souvent parlé de ces choses avec ma mère depuis, qui s'était rendu compte de son égocentrisme dès le mariage. Quand elle a finalement demandé le divorce, vers 1973, je lui ai demandé pourquoi elle ne l'avait pas fait plus tôt. Elle m'a répondu que à l'époque c'était quasiment impossible, une femme avait toujours les torts, et les enfants étaient sévèrement punis, en les envoyant «aux enfants de troupe». J'ignore si ce dernier point est vrai, mais nous aurions certainement eu de sérieuses difficultés. Quand je vois comment comment on a fait payer à mes propres enfants en 1998, j'imagine qu'en 1966 cela aurait été abominable. C'est effectivement vers cette époque que l'on a commencé à dévoiler des scandales d'enfants séquestrés dans des «centres» qui étaient en fait des bagnes oû ils servaient d'esclaves. Juqu'en 1976 j’ai rencontré des «sortis de DDASS» (orphelins séquestrés, privés d’amour et scotomisés dans des centres, dont ils gardent des séquelles graves). Les craintes de ma mère n'étaient donc que trop fondées.

 

Mon père se plaignait souvent d'avoir mal à la tête. Il avait d'ailleurs une façon de le dire en émettant de mauvaises vibrations, qui mettait tout le monde mal à l'aise. Ma mère m'a raconté que, peu avant le divorce, il avait finalement accepté de rencontrer un neurologue, qui lui aurait trouvé le cerveau irrigué à seulement 50%. D'où les maux de têtes, et peut-être la sociopathie. Toutefois il a refusé tout traitement, craignant qu'on «dise qu'il est fou». Et il ne s'est plus jamais plaint de maux de tête! En fait, j'ai compris plus tard que beaucoup de choses qu'il faisait étaient pour être délibérément désagréable. Par exemple, en 1985, il m'a employé trois mois dans son magasin. A midi, nous allions manger ensemble. Mais il restait jusqu'à midi cinq, puis dix, puis quinze, assis à son bureau, tripotant des choses, pendant que je battais la semelle. Un jour j'ai pris un bouquin, au lieu de montrer mon impatience. Il s'est alors immédiatement levé, et il n'a plus jamais recommencé son manège.

C'est là que j'ai compris. Il y avait eu bien avant de multiples incidents de cet ordre, mais que l'on ne remarquait pas, car on ne pense pas à une telle duplicité. C'est le classique de toutes les affaires de violence en couple ou contre les enfants, de manipulations et de sectes: les victimes ne comprennent pas ce qu'on leur fait, ne voient pas la source de leur souffrance.

 

Une chose qui m'a longtemps titillé est: et si mon père s'était soigné? Et si tous ses troubles de comportement, méchancetés, opinions fachistes et manipulations, n'avaient été causées que par le manque d'irrigation à son cerveau? Bon, probablement les choses sont plus complexes, mais je pense que d'une manière générale cela soulagerait tant de souffrances si la médecine pouvait soigner les troubles sociopathiques. Surtout si on pouvait leur trouver des causes simples de ce genre. Aujourd'hui, la seule solution est de tenir les malades à l'écart. Mais le risque est alors qu'ils forment des partis politiques dangereux. Ainsi, lors de ses dernières années à Mont de Marsan, mon père avait fréquenté les réunions du front national... (mais pas adhéré, car il fallait payer!!) Le refus de reconnaître les sociopathies coûte très cher.

Aujourd’hui, les psychiatres ont publié une liste de critères pour reconnaître les sociopathes, et la maladie est maintenant listée dans le DMS IV sous le nom de ASPD, AntiSocial Personality Disorder. Mais comme d’habitude pour les choses importantes, la société est à la traîne pour cette reconnaissance. Par exemple, j’ai entendu des avocats dire que la sociopathie est une maladie imaginaire «psychanalytique». Ou des philosophes de télévision prétendant que les sociopathes seraient nos «leaders naturels».

 

 

Le concert d'Antoine et les médias menteurs

(Permalien) Écrit en Novembre 2019.

Noël 1966 a vu une étrangeté: un concert d'une vedette de la chanson, Antoine, sur la base de Béchar!

Pendant que nous étions à l'écart à Béchar, la France se transformait très rapidement, libérée du cauchemar de la guerre d'Algérie et des nostalgiques des années 1940. La radio se mettait à diffuser ce que l'on appelait alors la «musique pop», un genre musical proche d'un rock doux et chaleureux, avec des sons qui commençaient à explorer le psychédélique. L'Histoire a retenu les Beatles, typiques de ce style. Mais à l'époque il y en avait bien d’autres. Pour la première fois, la radio diffusait en couleurs! La télévision n'allait pas tarder à suivre.

Toutefois ce mouvement, d'abord bien encadré, a vite débordé selon des directions totalement imprévues, avec plusieurs styles éphémères, jugés «excentriques» à l'époque (ce qui était un progrès fantastique: seulement quelques années plus tôt on déclarait les guitares «scandaleuses»). Un de ces styles a été les «yéyés», probablement parce qu'ils répétaient l'explétif américain «yeah» ou «oh yeah» (écrit et prononcé «oyé» en français). Mais d'autres étrangetés quasi-extraterrestres devaient surgir: des chanteurs avec les cheveux longs! des hommes, oui, à une époque où un homme avec les cheveux longs était considéré comme homosexuel, et les homosexuels comme des dégénérés honteux!

Ce vent de liberté ensoleillée émoustillait les jeunes, et achevait d'euthanasier les derniers survivants de l'époque de la milice.

Antoine fut donc le premier chanteur yéyé avec les cheveux longs en France.

 

Comme l'armée doit bien offrir quelques plaisirs à la troupe, pour le moral, ils ont invité Antoine à un concert, pour Noël 1966. Mais la seule salle assez grande pour un concert à Béchar était un des hangars de l'aéroport!! 31°37'37.6"N 2°15'02.2"W. Ils ont quand même tendus les murs et le plafond de parachutes, pour tenter d’améliorer l'acoustique. Le soir du concert, le hangar était plein, avec des militaires en uniforme bien sûr, mais aussi des familles avec des enfants.

Ce fut un beau concert, la foule vibrant à cette musique nouvelle et joyeuse, avec Antoine gai et plein d'entrain! Une des astuces d'Antoine a été de faire rire des critiques idiotes dont il était l'objet, par exemple avec sa chanson culte «les élucubrations».

Il s'est même permis de chanter devant les militaires une autre de ses chansons cultes «pourquoi ces canons»! Pour moi, comme pour beaucoup d'autres, ces paroles nous ont fait comprendre que nous n'étions pas seuls à ressentir ce rejet diffus de la guerre, sentiment qui allait devenir un mouvement d'idée organisé: le pacifisme, la non-violence, que je découvrirai plus tard à Pau.

 

Il s'est produit là un incident, sans importance, mais qui allait m'ouvrir les yeux sur certaine choses. Des bidasses, des appelés probablement, un peu frustrés d'avoir la boule à zéro (on les comprend), ont exhibé une énorme paire de ciseaux en plein concert! Pour nous c'était une plaisanterie, personne ne pensant encore que la haine des cheveux longs allait mener à une réaction fachiste (cela a d'ailleurs commencé dès cette année-là, avec Johny Haliday, qui commençait ainsi à préparer le retour d'une extrême droite taboue depuis 1944).

Antoine, lui, a rigolé, et bafouillé quelque chose d'indistinct. Mais quelques jours plus tard, à la télévision (capter la télé nationale à Béchar était à l'époque un exploit de radio amateur), l'essentiel du reportage allait à cet incident, avec Antoine lançant avec entrain une belle répartie.

Bon, rien de grave, rien d'Orwellien. Antoine est sympa, et cela ne visait qu’à neutraliser l’incident.

Mais pour la première fois je voyais:

 

Les médias mentent.

 

Oui, la sainte radio, la divine télévision, et même les insoupçonnables journaux, mentent.

 

Et ce n'était pas fini:

A chaque fois que j'ai pu être des deux côté de la caméra, il y avait toujours une différence notable, menant à une interprétation différente. C'est une manif généreuse, mais les médias montrent des casseurs (hyper-connu celui-là). C'est un discours politique, dont les médias ne retiennent qu'une bévue, pour ridiculiser la politique et nous en détourner. C'est une émission sur un mouvement, qui ne montre que les barjots. C'est un écho insensé donné à une prophétie Maya qui n'a jamais existé, au point d'organiser de toute pièce une fausse «fin du monde» à Bugarach. Ce sont ces informations angoissantes qui brandissent toujours victimes d'accidents horribles, catastrophes économiques, retour du fachisme. C'est la raison pour laquelle je ne regarde plus la télé, ni même les sites «d'information» par Internet, qui donnent une image si triste et si fausse du monde. Une image qui ment. Une image qui pue. Et j'ai tiré la chasse depuis longtemps. Mais c'est bien Antoine qui le premier m'a appris à «être propre», sans plus avoir toutes ces fausses informations me dégoulinant depuis la culotte le long des cuisses. Merci Antoine.

 

La renommée d'Antoine a été éphémère (A l’époque les médias dénigraient la jeunesse comme inconstante, donc chaque nouveauté devait chasser la précédente). Mais avec l’argent qu’il a gagné avec ses chansons, il s'est acheté un bateau, et a voyagé des années avec une première épouse Tahicienne. Puis il s'est installé en France avec une autre épouse, a participé à des films sur la beauté du monde, etc. Une vie utile et bien remplie, donc. Bravo, éveilleur.

 

Ajouté en 2020: ce mensonge flagrant sur Antoine en cachait un autre, plus subtil: donner de l’importance à un fait qui n’avait aucune signification. Ainsi une simple blague de bidasses a été présentée comme un mouvement de rejet des idées modernes, graine empoisonnée qui allait croître lentement au long des années 70: Johnny Haliday, puis Sardoux, pour aboutir à son fruit monstrueux: le retour du l’extrême droite, avec le lepénisme. C’est comme cela que les médias créent de toute pièce des «mouvements populaires», comme le rejet de l’écologie, l’allergie au gluten, le déni climatique, le conspirationnisme, le retour de l’extrême droite, du racisme et de l'antisémitisme. Même quand ils disent la vérité, cette vérité a été sélectionnée parmi d’autres vérités, dans le but d’étouffer ces autres!

Pas un seul mot de ce que disent les médias n’est innocent.

Même ce qu’ils ne disent pas est suspect!

 

 

La fin de Béchar

(Permalien) Écrit en Mai 2019.

Mai 1967 voyait la fin des accords d'Evian qui permettaient notre présence en Algérie. Tout le monde partait, et tout ce qui avait fait nos vies disparaissait. Même l'année scolaire s'est terminée plus tôt pour nous, tandis que nous empaquetions nos affaires. Tous nos projets, sorties, maquettes de trains, tous nos amis, allaient passer d'existence à souvenir.

Nous sommes partis avant mon père, qui est resté pour solder le logement, et pour revendre notre Simca Aronde à un Algérien.

 

Le plus triste a été pour Coquin, notre chien. Il était impossible de l'emmener en France. Coquin nous regardait tristement ranger nos affaires dans des cantines, et la maison se vider. Il savait très bien ce que cela signifiait, pour l'avoir déjà vécu. Puis un jour c'est nous qu'il a vu partir!! Les derniers jours, mon père l'a emmené à la base, quand notre logement a été fermé. Coquin ne le quittait pas d'une semelle. Une fois il a même sauté à travers une vitre pour le rejoindre! Pour finir, mon père l'a donné à un légionnaire, qui partait vers Bizerte ou quelque chose comme ça. Il n'était donc pas abandonné, mais tout de même ce dut être un profond chagrin pour lui. Ceci est une des raisons pour laquelle je n'ai pas d'animaux: cela aurait été dur pour eux, avec tous mes déménagements et absences. La seule exception était au Faitg, mais c’était une communauté, avec une présence permanente et beaucoup de nature autour. Nous avions donc des lapins, des cochons d'inde, des canards, des tourterelles.

 

Retrouver la France fraîche et verdoyante nous faisait un effet mitigé, après ces trois ans passés dans le désert orange et lumineux. Bien sûr nous aimons tous la verdure, mais après trois ans dans la lumière et les couleurs du désert, cette verdure me faisait une impression ambiguë: à la fois fraîche et vivifiante, ou froide et désagréable. Une partie de moi était bien restée au Sahara. Comme on va le voir au sous-chapitre suivant:

 

 

L’Atlantide, le roman

(Permalien) Écrit en Juillet 2021

Quand on a vécu trois ans au Sahara, il est difficile de passer à côté de ce roman de Pierre Benoît. Nous étions sur place, en quelque sorte. De tous les livres que j’ai pu lire, peu sont dans ce cas, ce qui déjà le rend spécial.

D'autant plus que à l'époque même, notre professeur de français du Lycée de la Barga nous a fait travailler sur ce roman. Je ne me souviens malheureusement plus du nom de cet homme, que j’aimais bien, et qui me respectait, même si l’orthographe n’était pas mon fort (Recherchant sur Internet, j'ai trouvé Monsieur Béninger, prof de français et directeur. Mais «le mien» était un autre). Il nous avait donné à travailler deux passages du roman, dont je me souviens parfaitement: la crue de l’oued, et la fuite avec Tanit Zerga. C’était notre vie au Sahara, en quelque sorte. Même la crue de l’oued faisait partie de notre expérience quotidienne, avec celles de l’Oued Béchar, un spectacle grandiose et effrayant.

Pourquoi avait-il choisi ce livre? Parce qu’il était passionné de Sahara. Et il nous parlait du mystérieux Hoggar comme d’une sorte de paradis, où les Ouled Nails vivaient heureux dans des oasis cachées entre les montagnes. «Vivaient nus» me dit mon souvenir, un détail peu plausible dans un contexte Musulman, et donc très intriguant. Et surtout créant un fort désir sensuel de vie libre dans la nature. Il a aussi été le premier à nous parler des Masaï, un autre peuple étrange, fier et fascinant.

Je crois qu’il a contribué à me faire ressentir l’appel du désert, ce même appel que ressentaient les héros du roman, aussi intense que le désir amoureux, en regardant vers le sud depuis le carrefour de Beni Abbès, sur la route d’Adrar, entre les oranges du Grand Erg Occidental et les violets des montagnes de l’Ougarta flottant au-dessus des mirages. Une scène fantastique! Et la frustration d'un voyage inachevé: il fallait «revenir», alors que nous n'étions pas encore allés.

L’impression est qu’il devait y avoir un endroit mystérieux et magique, avec des montagnes ocres et violettes, à voir absolument, plus loin là-bas au Sud… Ces couleurs surnaturelles font une grand partie de la magie du Sahara.

Mais mon père n’a jamais voulu aller plus loin. Il y avait pourtant à voir à l’époque, notamment Adrar. Aujourd'hui on connaît d'autres noms, comme Timimoun, qui, dit-on, a servi de modèle a Tombouctou.

Bon, il y avait une journée de route, et probablement à l’époque aucun hôtel. Mais c’est le Sahara, que diable, on n’y dort pas à l’hôtel.

 

Je devais lire le livre complet plus tard à Mont de Marsan (Pas au lycée Victor Duruy, ceux qui l’ont lu comprendront pourquoi il y était banni, ha ha ha ha!). C’était, bien sûr, une histoire d’amour torride, et la couverture suggérant la beauté d’Antinéa a contribué à former mon désir. Suggérer sans montrer, bien dans le style de l’auteur! Par contre, cette histoire de kidnapper des hommes pour les faire mourir d’amour, ce n’était pas vraiment mon projet. L’appel du désert est donc passé en retrait. Rêve impossible, de toutes façons, au plus long de ma vie. Encore que les rêves du Sahara m’ont poursuivi jusque vers trente ans.

Un détail intéressant est que Pierre Benoît a aussi vécu dans la région de Mont de Marsan. Je l'ai donc rencontré deux fois!

 

Pourquoi les femmes de Pierre Benoît ont-elles contribué à former mon désir? Ce n’est pas leur côté érotique, il éludait plutôt les descriptions de cet ordre, juste qu’on les ressent très belles, très sensuelles (Un érotisme propre et pur, à l'opposé de toute pornographie). Ce qui me plaisait est que c’étaient des femmes adultes, consistantes, avec des qualités telles que l’intelligence, la constance, et une force intérieure leur permettant d’être elles-mêmes. Ce qui explique l'acharnement des personnages du roman à rencontrer Antinéa, même si ils savent qu'ils en mourront: c'est une occasion unique de vivre la vraie vie, de rencontrer une vraie femme, ne serait-ce que le temps qu'elle leur accordera. Ils ne trouveront jamais rien de comparable dans le monde moldu. Surtout le monde militariste et colonial de l'époque... C'est même très clair: le roman a de nombreuses allusions à la mesquinerie, au prosaïsme crasse des créatures sans épaisseur qui y habitent.

Et c'est bien ce qui s'est passé pour moi: vraiment peu de femmes (et d'hommes) correspondent à une telle description. Ce ne sont pas le genre de claquepugues infantiles qui brisent nos vies toutes les cinq minutes avec des histoires stupides. Rien à voir non plus avec ces fantômes insipides soumises au système que l’on voit dans la rue ou dans la télé, sans personnalité et seulement capables de ressortir le discours dominant (comme on imagine Annette Barbaroux, l'anti-héroine du «roi lépreux», tombée pour un bourgeois argenté, que l’on devine parfaitement rasoir et déjà bedonnant). A des années-lumières de ces nénettes gauchistes bigotes qui ont été ma première rencontre, autoritaires avec l’amour en girouette, et toutes autant soumises à leur égo que les précédentes étaient soumises à la télé. Même avec son côté terrible, Antinéa fascine en tant que femme intelligente, libre et forte. En fait, je n’ai jamais rencontré une femme du calibre d’une Maixence Webb (La vraie héroïne du «roi lépreux», belle et forte comme Antinéa mais sans le côté cruel). Aussi, aujourd’hui, quand je veux évoquer de telles femmes (et bien sûr les hommes qui vont avec), je suis obligé de recourir à des fictions: Elfes, autres planètes, etc. Il est un peu ennuyeux qu’il faille aller chercher à des années-lumière des choses aussi simples que des gens normaux.

 

Mon intérêt pour le roman s'est toutefois ranimé avec Internet, qui a permis de voir les lieux, augmentant la sensation de réalité, et rallumant le désir sensuel de Sahara. Ainsi, Google Earth donne Hassi Inifel, le borj où Saint Avit raconta son histoire à Ferrières: 29°48'21.24"N 3°45'10.48"E avec même des photos. Je soupçonne même Hergé de s'être inspiré d'une photo de ce Borj, dans «Le crabe aux pinces d'or», ha ha ha ha! Quant au palais d’Antinéa, un peu de recherche Internet indique l’endroit: la «Montagne des Génies» est le Garet el Djenoun (25°04’41"N 5°.24’E) ou Djebel Oudan, dans la chaîne de la Tefedest, qui forme une pointe au nord du Hoggar. Plusieurs des sources d'époque de Pierre Benoît signalent que les Touaregs considéraient effectivement le Garet comme inquiétant, l'une mentionne même «une sorcière» qui y vivait! Ce qui donne l'idée qu'il y aurait «quand même quelque chose de vrai» dans l'histoire. De quoi donner l'envie d'aller y faire un tour. Quoi qu'il y ait, de toutes façons le Garet est un lieu fantastique, qui vaut le voyage. Un autre lieu mentionné dans le roman est le groupe de cratères volcaniques juste au Nord Est de la Tefedest, bien visible sur Google Earth.

 

 

La fin du Sahara?

Ajouté en 2025:

Aujourd’hui, avec la surpopulation, les routes, le tourisme, et la recolonisation russo-chinoise, le Sahara est en train de perdre rapidement sa magie, et même ses ressources les plus précieuses: l’immensité et la solitude. Ainsi, des lieux qui avaient enchanté mon enfance sont maintenant traversés de lignes haute tension ou éventrés de carrières, tandis que des kilomètres de lotissements dépoétisent les alentours les grandes villes comme Béchar ou Tamanrasset, et même les sept cités de Ghardaia sont maintenant enserrées de constructions. On se demande de quoi vivent les habitants, il n’y a que très peu d’usines, et les oasis (en cours de destruction) ne suffisent plus depuis longtemps à nourrir la population. Ainsi des masses vivent-elles complètement hors-sol, purement d’importations par des camions, au lieu de la symbiose des anciens Touaregs.

Antinéa, reviens!

 

 

 

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