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Dumria        Chapitre 8       

 

CHAPITRE 8

Un plan efficace

 

 

L'arrivée de Sangyé Tcheugyal dans un hélicoptère de police au monastère de Séra, à quelques kilomètres an Nord de Lhassa, fut une drôle de surprise. Mais il ne fit que s'enfermer dix minutes avec le khempo (Chef abbé d'un monastère) et s'en repartit immédiatement avec son hélicoptère, laissant seulement sur place deux policiers qui commencèrent tout de suite à couvrir la cour intérieure de pierres plates du monastère avec une étrange peinture vert pâle, à la grande stupéfaction de tous les moines. Un peu plus tard, les retraitants étaient encore plus étonnés de voir Tcheugyal hélitreuillé du même hélicoptère dans leur ermitage en nid d'aigle, le seul endroit où il avait un logement personnel permanent.

 

 

La porte de la prison de Liu s'ouvrit brusquement, et Tégal entra, très excité. «Les frontières sont libres, levez-vous et venez» ordonna t-il, avec deux des bandits armés derrière lui. Elle n'eut qu'à obéir. Ils entrèrent tous dans le fourgon sans fenêtres, et Tégal mit le moteur en route. C'était la nuit, et Tégal s'engagea sur la courte piste d'accès vers la route Milarépa, phares éteints, maugréant après l'essence solaire qui, d'après lui, encrassait les soupapes du moteur.

 

 

«On les a eus, ils bougent, indiqua l'officier de police. Prochaine étape, maintenant».

 

 

Dans le désert radioactif, c'était une nuit paisible, avec un ciel clair, la pleine Lune, et aucun vent. La voiture 4x4 commença à tirer le vaste écran fluorescent, tandis que, dans un des préfabriqués, le chef de transmission recevait les dernières données du quartier général aux USA.

«Le ciel est dégagé? Pas de drones, pas d'avions?

- Non, il n'y en a pas eu depuis des semaines, il semble qu'ils ont renoncé à nous observer» répondit, confiant, l'homme à l'écran du lidar. Naturellement, il ne pouvait pas savoir que trois avions télécommandés étaient en train de tourner juste au-dessus du point de contact, échappant au balayage du lidar grâce au plan de vol spécial d'Orgyen.

 

 

Sur la route Milarépa, il y eut un bang bang de pneus éclatés, et le fourgon tangua. Tégal ne pouvait rien faire d'autre que de s'arrêter. Une douzaine de soldats jaillirent de l'obscurité, traînant des défenses anti-véhicule au travers de la route, criant des ordres et brandissant diverses armes. Un outil explosif fractura la serrure de la porte arrière. Entendant ceci, Liu comprit que son moment était venu. Il y eut un petit bruit de choc contre la chair, et le premier homme de main tomba à terre, mou comme un vieux chiffon. Le second n'eut même pas le temps de sortir son revolver de son étui, et il dut faire face à Liu les poings nus, dans le minuscule espace du fourgon. Liu fut vive comme une tigresse, si vive qu'elle dépassa la limite du balayage de Zeeman, disparaissant de l'écran. Steve n'eut même pas le temps de l'encourager, que le second bandit était également KO. Les deux policiers sifflèrent de stupéfaction.

Mais Tégal, comprenant ce qui arrivait, saisit son propre pistolet, et, de rage, visa Liu par la petite vitre derrière le conducteur. Elle ne pouvait ni s'abriter, ni l'atteindre. Mais une chose étrange se produisit, que Liu reconnut immédiatement, car c'est une chose que l'on ne peut oublier quand on l'a déjà vue une fois. Tégal eut soudain l'air ahuri, regardant Liu avec stupéfaction. Puis, faisant face aux soldats qui étaient en train de casser les vitres, il jeta soudain son pistolet, levant les mains en l'air, criant: «Je me rend! Je me rend!» Liu ajouta: «FAE! Il a eu une FAE! laissez-le, ne tirez pas!» Le capitaine répéta: «FAE! doucement les gars! et vous, FAE ou pas, mains en l'air et sortez de là!»

Tout le monde sortit du fourgon, Tégal, Liu, et les soldats durent transporter les deux bandits, qui commençaient à reprendre conscience, mais étaient encore complètement paralysés, se demandant bien comment ils avaient pu se faire avoir. Les soldats les menottèrent immédiatement, tandis que Tégal se mit à pleurer comme un enfant, Liu lui prenant la main. C'était vraiment étonnant de voir cet homme pleurer, lui qui jouait le Big Brother seulement une heure plus tôt.

Le capitaine musulman Dordjee Abdoulayev était quelque peu sceptique au sujet des FAE, mais il lui fallait maintenant admettre le fait: c'était vrai. Certains maîtres tantriques pouvaient vraiment provoquer cette étrange expérience de conscience: Une Expérience de Pleine Conscience (Full Awareness Experience) Ils projettent l'esprit de quelqu'un dans un paradis religieux, où il comprend vraiment la vie, et reçoit des enseignements spirituels et des initiations au sujet du bonheur, de ses causes et de son fonctionnement, sur le but de la vie, sur l'art et la beauté, sur l'amour et la vie avec les autres. L'efficacité en est immédiate et complète, car cela passe outre l'obstacle des défauts psychologiques ordinaires, et même la personne apprend instantanément de nouvelles choses ou obtient des dons variés. La personne passe des jours et parfois des semaines dans ce paradis, alors que seulement quelques secondes se sont écoulées dans le monde physique. Quand elle revient, elle est changée. C'est toujours le même courant de conscience, la même personne, mais les bandits deviennent de bons citoyens, les politiciens tordus deviennent des dirigeants positifs, les violents deviennent doux, les égocentriques s'intéressent aux autres, et même des cas psychiatriques graves et des paralytiques reviennent guéris. Enfin, juste avant de revenir sur Terre, les expérienceurs de FAE recevaient souvent des informations très précises à propos de ce qui se passerait juste après. Ainsi Tégal évita à une fraction de seconde près d'être abattu par Abdoulayev et ses soldats qui le visaient.

Il y avait de plus en plus de FAE, au point que leurs effets positifs commençaient à se répercuter sur la société tibétaine en entier. Il y avait également de plus en plus de FAE dans le monde, mais le capitaine remarqua que pour la première fois cette expérience avait été provoquée A DISTANCE. C'était encore une nouvelle étape importante: les FAE à distance rendaient définitivement impossible toute forme de dictature, dans quelque forteresse qu'elle puisse se cacher, quelques puissants moyens qu'elle puisse utiliser.

Tégal commençait à se reprendre. Les soldats le laissaient libre, le considérant même avec un respect silencieux, aussi bien les bouddhistes que les musulmans. Les deux bandits, les jambes encore raides, commençaient lentement à comprendre ce qui s'était passé, et ils se sentaient maintenant profondément frustrés.

Voyant le commandant, Tégal demanda brusquement, le visage encore humide de larmes: «S'il vous plaît donnez-moi accès à votre système de communication. J'avais des complices aux Etats-Unis et en Chine, je dois avertir les autorités, il y a un complot terrible en cours». Liu éprouva une profonde bouffée d'amour de la vie, qui lui coupa le souffle: cet homme vicieux était maintenant libéré de ses défauts psychologiques, et libre de comprendre la vie. Il était maintenant un membre positif de l'humanité.

 

 

«Voici les moyens absolus de Tcheugyal, fit le trimpon: faire des bons avec les méchants. Cet homme nous expliquera bientôt le lien manquant entre les scientifiques de l'Arizona et le commando chinois, et nous pourrons ainsi saisir le réseau en entier. Hé, qu'est-ce que je disais, voici le commandant qui appelle».

 

 

«Qu'est-ce que c'est que ce bordel?»

Le vaste écran de la conspiration avait été déployé, et l'officier de transmission était prêt à envoyer les messages. Soudain un puissant rayon de lumière pourpre tomba de la Lune sur l'écran, qui, quelques secondes, s'illumina violemment en vert. Puis tout redevint obscur.

«Et merde! Qu'est-ce que c'est? Qu'est ce qui se passe avec la Lune?»

Une des sentinelles siffla brusquement.

«Une approche! Roulez!»

Immédiatement les treuils commencèrent à rouler l'écran, dans un couinement d'engrenages. Mais une deuxième sentinelle siffla dans une autre direction, puis encore une troisième. Les hommes avaient l'impression qu'une force étrange et toute puissante opérait dans l'obscurité.

«Repérés! Nous sommes repérés!

- On n'a plus qu'à se tirer! Levez-vous et sauvez-vous! Montez dans les camions!»

- Hé qu'est-ce que c'est que ce bruit?»

Il y avait un grondement croissant de véhicules de l'armée, approchant tout autour du camp.

 

 

Les habitants du village devant le monastère de Séra furent témoins d'un spectacle extrêmement étrange: Un faisceau de lumière pourpre tombant de la Lune sur le monastère, tandis que l'u-tsé (la tour centrale) dans la cour intérieure était illuminé d'une étrange lumière vert pâle fluctuante.

 

 

Dans un labo de Shédroup Ling à Lhassa, Dawa sauta d'excitation: «Ils répondent! Ils renvoient notre message! Ils ont reçu les coordonnées du monastère de Séra!

- Mais qu'est-ce que la Lune vient faire là-dedans, demanda Steve.

- Simple, Steve, répondit Hervé Elzécher. Comme il n'était pas possible d'atteindre leur écran depuis le sol sans être repérés, nous avons demandé au réseau la permission d'utiliser un des lasers du projet INTERSDAR.

- Hein?»

Le projet INTERSDAR était une idée tout à fait simple: employer un énorme lidar (note) pour explorer la teneur en poussière du système solaire, et même la quantité de comètes dans la ceinture de Kuyper (note) et le nuage d'Oort (note). De là vint le nom INTERplanetary Space liDAR. Le laser avait dû être installé sur la Lune, car son faisceau était si puissant qu'il s'auto-collimatait dans l'air, dispersant son énergie. Cela avait très bien fonctionné, si bien que ses instigateurs avaient eu l'idée de l'utiliser pour explorer les systèmes solaires voisins, renommant le projet INTERStellar liDAR. Une série d'impulsions lumineuses de forte puissance avaient été envoyées vers Proxima Centauri, et d'autres vers l'étoile de Barnard, sur la longueur d'onde Lyman alpha (note). Les astronomes ont dû attendre huit et dix ans, pour observer la lumière réfléchie avec le télescope européen OWL de 100m (note). Ils ont ainsi obtenu la première mesure précise de distance d'une étoile, et une étude complète des planètes et de la poussière de petits objets. C'était avant le télescope quantique. Ce dernier avait permis des tests beaucoup plus sensibles, et des impulsions de plus en plus puissantes étaient maintenant envoyées de plus en plus loin, y compris vers un trou noir proche, dont on s'attendait à ce qu'il déflecte et renvoie une partie de la lumière. Le projet INTERSDAR était connu pour avoir commencé à partir d'une plaisanterie d'astronomes amateurs: «passe-moi ta lampe-torche, je ne vois pas très bien la nébuleuse d'Orion».

«Nous avons utilisé seulement un petit laser d'excitation. Une impulsion de seulement une micro-seconde d'un des lasers de puissance principaux aurait vitrifié le complexe monastique en entier». Steve se sentit terrifié à l'idée qu'un tel dispositif puisse être utilisé comme une arme. Une fois un test avait été réalisé dans le désert australien, pour simuler un impact de météorite. L'effet avait été dévastateur, comme une petite bombe atomique, avec une température de 30.000°C. Une bombe atomique gratuite, mobile instantanément du bout du doigt, dans le monde entier... Heureusement les lasers appartenaient à une université Chrétienne privée qui avait explicitement exclu toute utilisation militaire... «à moins d'une menace grave pour la liberté du Monde».

 

 

Ces événements déclenchèrent la plus grande opération de police synchronisée à l'échelle mondiale qu'on ait jamais vue. Les trente autres endroits furent explorés par la police tibétaine, et les autres prisonniers libérés. L'enquête mena à découvrir d'autres endroits, liés à des groupes religieux fanatiques. Hors du Tibet, la police chinoise découvrit, à l'endroit d'où l'hélicoptère était parti, un incroyable complexe caché dans une ancienne mine, avec des munitions, les uniformes anthracite utilisés à Eusel Drouptob Ling, du matériel d'entraînement, des laboratoires techniques, des chambres de torture et des prisons, des bases de données sur des individus «suspects», de puissants moyens de propagande, le tout dirigé par une branche secrète de l'ancien parti maoïste, qui est maintenant en Chine ce que les nazis sont en Europe. Il y avait également des prisonniers, de riches otages pour de l'argent, ou pour forcer quelques personnages clé à un comportement donné. D'autres centres de commando, de l'argent ou des réseaux de propagande ont été découverts dans le pays, d'après les documents saisis dans cette base. Au même moment la police militaire des USA est entrée dans plusieurs laboratoires et ordinateurs, découvrant des bases de données secrètes et particulièrement le logiciel de veille qui avait permis d'envoyer la lettre de menace à Steve Jason. Grâce à la confession de Tégal, la police fédérale des USA a également arrêté beaucoup de membres importants de la conspiration, y compris des actionnaires de journaux et chaînes d'information impliqués dans de la propagande, et même des «idoles» du show business, accusées de répandre des virus idéologiques en les faisant passer pour des idées à la mode chez les jeunes. Elle a également obtenu une autorisation spéciale du président des Etats-Unis d'arrêter quatre membres importants du Congrès. Des bases secrètes de commando et des réseaux d'espionnage économiques ont également été trouvés, et à cette époque l'Amérique n'appréciait pas du tout de voir ses entreprises espionner dans d'autres pays. Il y eut également des arrestations en Europe et en Russie, en relation avec l'anti-écologie, le scientisme fanatique ou le porno. Des centaines de milliers de sites internet furent fermés, sur les injonctions de la police ou spontanément par leurs fournisseurs d'accès. L'Université Applied Mind Science et d'autres organismes de propagande ne pouvait pas être inculpée, mais elle était vraiment compromise. La publication de la teneur de ses contacts avec les Dumriens menèrent la plupart de ses disciples sincères à abandonner les idées de l'Applied Mind Science, qui tournèrent au ridicule.

 

 

La police a également retrouvé, parmi des dizaines de prisonniers, le célèbre exobiologiste Amédée Owanba, qui avait mystérieusement disparu en 2082. Ses découvertes statistiques sur le diagramme tronqué de l'évolution planétaire, qu'il avait exposées dans le colloque malgache en 2081 (Voir Les planètes Manquantes, l'avaient mené à supposer que les données sur les planètes évoluées avaient été tout simplement supprimées des bases de données. Mais son enquête le fit remarquer de la conspiration, et il était séquestré depuis ce temps. Il n'avait pas autant d'entraînement de l'esprit que Liu, et les tentatives de la conspiration pour le «rééduquer» avaient eu des effets dévastateurs...

 

 

«On respire mieux avec tous ces types en prison» remarqua Steve Jason avec soulagement, à côté de son épouse Liu Wang. Mais cette dernière ne répondit pas: elle était toujours en retraite. «J'ai parlé seulement parce que c'était un besoin vital. Maintenant je dois encore garder mes voeux jusqu'à la pouja du feu». Tcheugyal se tordit de rire. Depuis sa première FAE à distance, il était joyeux comme un chiot. Djampa Kongchok, lui, était stupéfié: le bug qu'il avait découvert était vraiment un gros, gros gros bug.

Naturellement il y eut un immense procès qui dura pendant des années. Mais le plus incroyable est ce qui fut découvert avec les Dumriens, et qui a mené au premier procès interstellaire.

 

 

 

 

 

 

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Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

 

 

 

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