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Les Elfes du Dauriath

Iraen
ou
Les chevaux des Elfes sylvains, première partie

Par Yichard Muni, barde Elfe

 

Rencontrons-nous en vrai! Mon nom: Richard Trigaux. Nom d'artiste: Yichard Muni
Tous les vendredis à 12pm SLT (Heure de Californie, PT ou PDT) (France: 21h), rencontres elfiques et histoires

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Ce texte s'insère dans une intrigue plus vaste. Il vaut donc mieux lire d'abord «Le Baiser des Mondes».

Index des histoires: ordre chronologique, ou par ordre de création

 

 

Ce livre est la suite d'une série d'histoires improvisées «Les Elfes du Dauriath», qui ont été créées dans les terres elfiques de Second Life, puis dans Inworldz et Amaryllis, de 2006 à 2020. Le thème est la relation entre les Elfes et les Humains, couvrant tout un monde et plusieurs millénaires. Vous pouvez la lire comme une histoire à elle seule, mais pour l'intrigue il vaut mieux commencer par «Le baiser des mondes», la meilleure introduction à cet univers. La présente histoire est chronologiquement la dernière créée, en 2020, menant également aux derniers événements de l'intrigue, 12 ans après la bataille de Horiathon. Ce qui fait environ l'an 2000 sur Terre.

 

 

Les elfes de la forêt

Les Elfes de la Forêt étaient d'anciennes tribus d'Elfes du coeur du continent du Shartan, reconnaissables à leurs cheveux noirs brillants et leur peau pâle. Dans la tribu d'Iraen, beaucoup avaient un menton un peu carré, comme Iraen lui-même. Malgré cela, leurs visages restaient simples et doux comme des visages de jeunes enfants. Ils habitaient des collines et des montagnes boisées et escarpées, vivant de noix et de plantes, dans des endroits où les Humains ne pouvaient pas cultiver ni subvenir à leurs besoins. Selon les tribus et les lieux, ils étaient plus ou moins sauvages et à l'écart des principales tribus d'elfes. Une opinion courante est qu'ils regardaient les autres Elfes avec quelque dédain. Le fait est qu'ils ne participaient pas aux conseils des hauts Elfes. Ce qui les a rendus incapables d'une défense efficace, lors des premières persécutions, quand les braconniers, les bûcherons et les mineurs ont commencé à détruire les forêts.

 

Mais bien sûr la réalité est plus complexe que cela.

 

Les premiers humains à devenir des Elfes, dans les Montagnes Bleues, à l'époque de MakTar et de Shelenaë, étaient d'une race aux cheveux noirs brillants et à la peau pâle, avec des visages et des mentons un peu carrés. En tant qu'Humains, ils étaient déjà beaux à leur manière, mais leur qualité d'elfes leur avait donné des traits simples et purs, comme des visages de jeunes enfants. Bien que toujours avec le menton. Quand le Tankaor est arrivé, les Elfes furent les seuls survivants dans toute cette partie du continent Shartan, et ils restèrent isolés pendant deux mille ans dans les Montagnes Bleues, acquérant ainsi des gènes spécifiques. Plus tard, lorsque les Montagnes Bleues, berceau de la lignée des Elfes, sont devenues peu sûres sous les assauts des Humains de la plaine, ils ont décidé d'émigrer. Ce fut le premier Exode. Cependant, ils étaient trop nombreux pour que leur vaste troupe puisse trouver facilement de la nourriture. Ils décidèrent alors de se répartir en plusieurs tribus, chacune tentant sa chance dans des directions différentes.

Peu de détails nous sont parvenus, de cette triste époque, de sorte qu'il n'y a même pas d'accord sur le nombre de tribus. Le plus probablement elles étaient entre 12 et 20.

Parmi ces tribus, seul le sort de six d'entre elles est connu. La génétique moderne a cependant trouvé que les gènes spécifiques de la tribu originale des Montagnes Bleues ont survécu dans plusieurs autres endroits, de sorte que le sort le plus probable des tribus perdues est qu'elles ont été assimilées par d'autres peuples, mises en esclavage ou dans d'autres mauvaises conditions, ne leur permettant pas de transmettre leur état d'elfes à leurs enfants. Dans certains cas, seuls des gènes féminins ont été transmis, indiquant une fin terrible où les hommes ont été massacrés et les femmes violées pour la reproduction. Pourtant, la plupart des tribus perdues ont pu transmettre une partie de leur sagesse, de leurs arts et de leurs techniques, car il y a une floraison de progrès social, d'art et d'agriculture à cette époque dans le Shartan. De nombreuses familles nobles humaines se réclament d'une lignée elfique, issue de telle ou telle des tribus perdues. A nouveau, la génétique moderne a montré que beaucoup de ces affirmations sont vraies, sauf que les seigneurs Marshis n'ont pas transmis l'état elfique lui-même. Ils ont néanmoins conservé certains idéaux elfiques, et la base de la vie de la noblesse dans le Shartan consistait à illustrer une vie divine. Ce qu'ils faisaient encore jusqu'à la Révolution. Bien que, basé sur une lourde taxation des paysans et des travailleurs pauvres, ce n'était qu'une représentation théâtrale simulée des elfes, sans rien d'authentique.

Le groupe de réfugiés le plus connu des Montagnes Bleues, dont l'histoire est racontée dans les elfes errants de la mer, a rencontré une tribu de pêcheurs et de bergers, les Skriggs. Les deux tribus ont rapidement fusionné, devenant tous des Elfes. Mais les Sktiggs étant bien plus nombreux, la plupart des enfants de la tribu ressemblaient plus aux Skriggs blonds qu'à la tribu originelle des Elfes à cheveux noirs. Depuis, leurs descendants présentent toute la variété des couleurs de cheveux et des styles de visage. Les Elfes ont appris aux Skriggs l'agriculture et la non-violence, tandis que les seconds ont appris aux Elfes le travail du fer, la navigation et le soin des animaux. Cependant, une nouvelle invasion a forcé la tribu fusionnée à se déplacer à nouveau, vers des îles inhabitées avec des minerais. De là, ils rayonnèrent par mer vers les nombreuses îles du Shartan, formant des royaumes elfiques ou Marshizath (Dans ce cas, un Marchizath était un royaume humain paisiblement et sagement dirigé par de vrais Elfes. Mais aucun vrai Marshizath n'a survécu, les qualités elfiques authentiques disparaissant suite à des prises de pouvoir ou des guerres, et le concept a dégénéré en une dictature de belle apparence). Les Elfes errants ont longtemps été les principaux diffuseurs d'art et de civilisation dans le monde en général, dans un continent où Elfes et Humains avaient chacun leurs terres, séparées par de vastes étendues de collines et de forêts inhabitées.

Les cinq autres tribus survivantes ont atteint différentes hautes forêts et plateaux, où elles ont évolué chacune de leur côté, isolées des autres tribus par des centaines de kilomètres de plaines peuplées de fermiers hostiles, où les déplacements étaient dangereux. C'est l'origine de la vingtaine de populations d'anciens elfes dispersées dans les monts du Shartan. Un examen superficiel et quelques idées toutes faites trouvent les elfes sylvains tous pareils, mais en y regardant de plus près, on constate d'importantes différences de mode de vie et de philosophie entre les tribus. Par exemple, certains se sont engagés dans une symbiose avec les chevaux et d'autres animaux, tandis que d'autres ne l'ont jamais fait. Certains intégraient des humains du voisinage devenant des elfes, d'autres non. Ce qui a fait que seules quatre d'entre elles ont conservé purs les gènes originaux de la tribu des Montagnes Bleues, tandis que d'autres se sont plus ou moins mélangées. Nous avons vu Milly petite avec des cheveux bruns bouclés, résultant probablement d'une ancienne rencontre des Elfes avec des migrants à la peau noire venus des continents du sud.

Le trait le plus commun des Elfes Sylvains est qu'ils ne font pas de champs, et bien sûr ils ne chassent jamais. Ils cultivent, mais vous pourriez passer près de leur travail dans la forêt sans le remarquer. Ils utilisent peu d'outils en métal, seulement pour construire leurs maisons, des instruments de musique, ou pour se défendre. Ils passent des pactes spirituels avec leurs terres, les esprits et les animaux qui y habitent, les protégeant ainsi des déséquilibres naturels et des attaques humaines. En retour, les terres leur fournissent de la nourriture, des abris et une aide magique contre les agresseurs. Avec six millénaires de méditation et de ferveur, la magie est devenue extrêmement puissante, fonctionnant même automatiquement. C'était si vrai que très peu d'envahisseurs osaient pénétrer dans les forêts elfiques, et encore moins d'entre eux survivaient pour raconter des histoires terrifiantes de hurlements la nuit, de lianes étrangleuses, d'animaux pacifiques devenant enragés, d'orties de feu ou de ronces-rasoir, de pierres et de flèches lancées de nulle part, d'abîmes qui s'ouvrent sous leurs pieds, de serpents qui rendent fou, de soldats qui s'égarent jusqu'à mourir de faim, et bien d'autres. Aujourd'hui, les scientifiques disent qu'ils ont probablement eu des hallucinations et des crises de panique, mais les récits de cette époque parlent de véritables blessures.

Cependant, alors que les Humains devenaient nombreux et plus matérialistes, ils recherchaient du bois et des mines de plus en plus loin dans les collines et dans les montagnes. Ainsi, ils finirent par submerger les défenses magiques: rien de pire que les papiers gras, l'odeur du tabac, les braillements et la mauvaise musique pour repousser la sensation de beauté de la nature! Après leur passage, les terribles blessures des forêts ont fini de tuer la magie (comme nous l'observons aussi dans notre propre monde terrestre). C'est ainsi que les elfes sylvains ont fini par être repoussés, acculés, et, dans certains cas, massacrés.

 

Comme on l'a dit, certains considèrent les Elfes des Forêts comme plus arrogants, et en proportion plus faibles en défense. Ce n'est pas bien les connaître. Vivant à l'écart des sociétés humaines, ils ne se sont pas engagés dans des compromis tels que le commerce, la vente, ou essayer d'apprendre à lire et à compter à des personnes stupides. Vivant dans un pur monde de beauté et de magie, d'amour et d'altruisme, ils ne voyaient pas l'intérêt des technologies ou de la richesse, tant que leurs terres et leurs forêts leur fournissaient ce dont ils avaient besoin. De sorte qu'ils étaient en fait plus spirituels que les elfes communs, ne voulant pas s'engager dans leurs activités mondaines, et surtout pas dans leurs guerres. C'est pourquoi on les voyait rarement dans les hauts conseils des autres tribus d'Elfes. Ils ont même désobéi à certaines décisions du Conseil, mais cela n'a pas été retenu contre eux: la société elfique est une société libre, où chacun a sa place.

Cet esprit a fait que, lorsque les tueurs arrivaient, les Elfes Sylvains préféraient souvent se laisser massacrer, afin d'entrer dans le paradis des Elfes avec un karma pur, au lieu de laisser la violence et la stratégie polluer leur flux de conscience. Mais il en va pour cela comme avec l'amour platonique: moins on en parle, mieux c'est. Ainsi, les Elfes Sylvains étaient très estimés par les autres Elfes, et méprisés uniquement par les matérialistes et les ignorants.

 

Cependant, lorsque l'Exode est arrivé, ils ont, comme les autres, saisi cette occasion d'échapper définitivement à la violence, et de se voir offrir un meilleur avenir dans le monde libre du Dauriath, au lieu d'être tôt ou tard anéantis dans le Nyidiath.

 

 

 

Les plans du Conseil Elfique

Dans l'implacable course à l'armement engagée par des Humains en rapide progrès, les Elfes du Dauriath devaient être prêts, pour le jour où le Horiathon permettrait de voyager dans les deux sens. Inévitablement, à ce moment, les gouvernements et les banques Humaines réclameraient le Dauriath, au besoin par la force militaire. De sorte que, faute d'une magie suffisamment puissante, les Elfes devaient être technologiquement et économiquement supérieurs.

 

Le Conseil Elfique dans le Dauriath a naturellement inclus les elfes de la forêt dans leur vaste plan. Le développement technologique, avec les grandes usines nécessaires, devrait se faire dans l'Arlit, la partie du Dauriath qui ne peut pas être vue depuis le Nyidiath, tandis que les régions visibles, le Undar, étaient volontairement maintenues dans un mode de vie plus traditionnel. Pour cela, le Haut Conseil a attribué aux Elfes Sylvains une grande partie de l'Undar, où toute technologie est encore interdite aujourd'hui, même le survol par les avions de ligne. Ils ont immédiatement commencé à reconstruire leur symbiose magique avec les terres, et beaucoup pensent que dans quelques millénaires, les Elfes n'auront plus besoin des technologies qu'ils avaient développées pour combattre les attaquants humains.

C'est ainsi que les gouvernements humains ont été trompés, incités à croire de n'avoir que des tribus sauvages à combattre. En effet, leurs télescopes ne montraient que de vastes étendues de forêts, avec de petits villages Moyen-Âgeux et des voiliers en bois. Cette confiance les a poussés à attaquer plus tôt, avec des forces relativement faibles. S'ils avaient su le niveau réel des Elfes, ils auraient attaqué de toute façon, mais avec des forces beaucoup plus puissantes, et même avec des armes nucléaires qu'ils possédaient déjà. Les Elfes avaient donc une occasion unique d'écraser la force militaire humaine, et de le faire une fois pour toutes. L'échec à ce faire les auraient engagés dans des siècles de guerre et de dévastation écologique massive, ruinant l'esprit des Elfes jusqu'à ce qu'ils abandonnent tous un monde aussi absurde pour leurs paradis spirituels.

 

Le sujet de cette histoire est que, en fait, ce plan millénaire a été engagé avant même l'Exode. On pense généralement que l'Exode était une idée du Conseil des Rois Humains. C'est encore ce qui est enseigné dans de nombreuses écoles humaines aujourd'hui. Mais en fait, elle a été suggérée par des ménestrels apparemment innocents ou simplets, qui racontaient des histoires dans les grandes cours des Rois Humains, et par de nombreux autres canaux. Mais le Conseil des Elfes voulait apparaître comme victime de l'Exode, pour mieux négocier ses conditions. Mais leur motif caché derrière l'Exode est que les Elfes auraient le Dauriath pour eux seuls, sans avoir besoin de se battre ou de se cacher. Cela leur permettrait de bénéficier de tous les progrès scientifiques nécessaires pour anéantir définitivement les tentatives militaires humaines.

 

Ainsi, ce Grand Plan, qui a culminé avec terrible Bataille du Horiathhon, a en fait commencé environ un siècle avant l'Exode, et l'envoi de radeaux avec des animaux en a été la première étape. Cette entreprise avait ses propres buts spirituels, qui l'auraient fait arriver de toute façon. Mais son but stratégique lui a valu l'aide secrète du Conseil des Elfes, sans que les constructeurs de radeaux en soient conscients.

 

Le Haut Conseil des Elfes a été capable de prévoir beaucoup de choses dans les siècles à venir, comme les terribles armes des temps modernes, ou les voyages en avion, ou encore Internet. Mais cette histoire est celle d'un exploit beaucoup plus simple et oublié, quelques dizaines d'années avant l'Exode. Pourtant, il s'est avéré d'une aide inestimable pour l'établissement précoce de la civilisation elfe dans le Dauriath.

 

C'est pourquoi, des siècles après, Iraen, qui était devenu un savant et un philosophe renommé dans le Dauriath, a été prié de mettre cette histoire dans la mémoire permanente de l'Internet des elfes. Une autre raison est de témoigner des horreurs qui se sont produites pendant l'Exode, devant tant d'intellectuels négationnistes arrogants qui réécrivent l'Histoire, en prétendant que l'Exode n'a jamais eu lieu, ou qui mettent en avant leurs «faits alternatifs». Bien sûr, les idiots n'apprennent jamais. Mais au moins, leurs enfants recevront la connaissance à l'école.

Voici donc l'histoire d'Iraen, à la première personne, qu'il a écrite quelques années après la bataille du Horiathon.

 

 

 

Introduction, par Iraen.

 

Je suis né huit siècles avant l'Exode, dans les monts Shamal Humak.

 

Mon nom complet est Shamal Malmoë Iraen.

 

Mon arrière-grand-mère maternelle Malmoë Bimigard a connu Shelenaë en personne, et je tiens Son histoire directement d'elle.

 

Ce genre de choses nous ont longtemps fait nous sentir bien au-dessus des autres, nous les elfes sylvains si spéciaux. Je sais que cela paraît incroyable, mais 9500 ans d'Histoire nous ont été transmis par un seul intermédiaire. Cela nous rend encore très proches de l'inspiration originelle, alors que les autres Elfes ont beaucoup bougé et se sont mélangés, surtout avec toute cette science moderne et ces voyages. Mais ils se souviennent à peine des 1000 dernières années.

La vie du temps de Shelenaë était incroyable et pleine de magie. Certains disent que ces récits sont des embellissements ultérieurs. Mais grand-mère Bimi se rappelait avoir vu tout cela, et même plus. Et nous la croyons, puisque cette magie opérait encore dans nos propres terres, jusqu'à l'Exode vers le Dauriath. Et elle a redémarré dans l'Undar, la partie du Dauriath volontairement laissée libre de toute technologie moderne.

 

Lors de la fuite des Montagnes Bleues, nous nous sommes séparés du groupe principal pour former la tribu Sambao, en direction des collines à l'est. Comme ces collines n'étaient pas très hospitalières, nous nous sommes séparés une seconde fois, nous dirigeant davantage vers l'est, tandis que la tribu Lumière d'Irinaël a décidé de s'installer dans les collines. Personne n'a plus jamais eu de nouvelles d'eux. Une troisième scission s'est produite lorsque nous nous sommes séparés en la tribu Arounal et la tribu Shamal (toutes deux nommées ainsi plus tard, d'après les montagnes qu'elles ont rejointes) et un autre petit groupe non nommé se dirigeant vers les collines de Beyren, au sud du Shamal. Ils sont également perdus, bien qu'ils semblent être à l'origine du Marshizath de Beyrard. C'est ce qui rend la recherche des tribus perdues si difficile, car elles se sont séparées plus loin, à l'insu des survivants. Autre complication, la tribu Sambao a parfois été considérée comme perdue, alors que ce nom a simplement été abandonné lorsque nous nous sommes séparés pour la troisième fois.

 

Nous sommes également de la pure race de MakTar et Shelenaë. Pendant longtemps, nous avons pensé que notre race définissait l'état elfique, de sorte que nous considérions les Elfes métis comme des elfes inférieurs. Mais, depuis l'Exode vers le Dauriath et toutes les rencontres, nous avons dû admettre que l'état elfique n'est pas lié à la race, et nous voyons aujourd'hui des Humains à la peau noire devenir des elfes. Nous avons même beaucoup appris des Grands Elfes Aînés, fils métissés des Skriggs, qui sont capables de se concentrer et de contrôler leurs pouvoirs magiques, alors que les nôtres ne fonctionnaient que de manière automatique, comme un égrégore. Pourtant, notre proximité avec la nature et avec l'inspiration originelle nous a amené en première ligne pour la restauration de la magie elfique dans le Dauriath, en particulier dans l'Undar. Mais avec la liberté individuelle et tous les rapides changements d'activités et de centres d'intérêt depuis, il y a aujourd'hui des elfes sylvains dans l'Arlit, participant aux merveilleuses sciences et technologies qui sont développés là-haut.

 

Nous avons également dû admettre que les plans du Conseil des Elfes étaient sages et organisés avec précision dès le début, avant même l'Exode, et nous verrons plus loin pourquoi.

 

 

 

Un cadre magnifique, par Iraen.

Les monts Shamal Humak sont un grand plateau, coupé par plusieurs vallées aux flancs abrupts et au fond plat. Des humains vivaient et cultivaient au fond des vallées, où ils avaient créé de nombreux hameaux le long des ruisseaux. N'étant pas sous l'autorité d'un seigneur, ils faisaient eux-mêmes leur loi. Nous, les elfes, vivions au sommet du plateau, 800 mètres plus haut, où le climat est trop rude pour les cultures des Humains. Mais nous pouvions quand même faire pousser une variété de noix, de racines et de fruits, bien assez pour nos besoins alimentaires plus réduits. Notre plateau forme plusieurs sortes d'îles, séparées par les vallées, mais toujours reliées entre elles en un point central, le seul endroit où nous avions des installations visibles: un plus grand temple et un pré plat pour les rassemblements, avec vue tout autour. Aujourd'hui, les colons qui nous ont chassés ont détruit une grande partie de la forêt et ont installé des fermes à vaches misérables et sales, là où nous vivions autrefois dans la beauté.

 

La carte générale du Shamal est comme des pétales de fleurs irréguliers, séparés par les vallées profondes, et réunis au point le plus élevé au milieu. Cela fait que l'extrémité des pétales forme un promontoire surplombant les régions environnantes, où nous y avions une vue fantastique. À l'est, je me souviens avoir vu l'océan, mais depuis que son niveau a baissé, on ne peut plus le voir. A l'ouest, nous avions vue sur les plaines centrales et les chaînes de collines. Le sommet du Dauriath était également visible ici le matin, bas sur l'horizon. Au sud, vu depuis ma maison, la chaîne des Humac se poursuit au-delà d'une grande vallée transversale, devenant les collines de Beyren. Au nord et au nord-ouest, l'Arounal Humac est plus grand et plus irrégulier que le Shamal. Il est également habité par les Elfes Sylvains de la tribu dont nous nous sommes séparés, appelés les Arounals, du nom de la montagne. Nous parlions rarement avec eux, car nous devions traverser une grande vallée peuplée d'humains hostiles. Mais nous voyons leurs feux lors de la fête de la nuit d'été, et nous échangions des signaux en manipulant des vêtements avant les feux. Nous les rencontrions encore de temps en temps dans le Dharsham (rêve partagé), et ils nous apportaient l'agréable sensation d'amis que nous n'avions pas vus depuis longtemps. Pourtant, les pentes plus raides de l'Arounal ne permettaient pas la présence de prairies et de chevaux, et il est entièrement recouvert de profondes forêts impénétrables. Les vallées sont étroites et en V, de sorte qu'elles ne sont pas habitables, et des obstacles au lieu de routes. La tribu Arounal construit les mêmes maisons que nous, mais leur système alimentaire est entièrement différent, basé principalement sur les arbres et les champignons. Malgré des similitudes superficielles, ils avaient en fait des coutumes et des philosophies différentes, et je suppose que cela a commencé avant même la scission.

La silhouette sombre de l'Arounal Humak, et les ombres vertes de ses mystérieuses vallées profondes, cachaient une magie encore plus puissante que la nôtre. Je pense qu'aujourd'hui encore, elle est restée intacte, à l'exception des mines et des tunnels que les Humains ont percés en-dessous.

Au-delà de l'Arounal, la vue s'étend sur les montagnes enneigées du Tonnar, avec l'impressionnant massif du Barabundar, l'élégant mais terrible Stendek, et le formidable Honsho. Une vue fantastique par temps clair d'été. Tout cela faisait donc un paysage vraiment puissant, lorsque nous nous promenions sur les bords de notre plateau, ou sur le sommet central. Ce dernier était laissé libre d'arbres, pour profiter de la vision tout autour.

Ces noms étranges, qui existaient avant que nous nous y installions, évoquent une mystérieuse vibration d'une profonde magie verte. Cette vibration existait naturellement avant tout habitant, et elle est encore perceptible aujourd'hui à l'époque moderne, bien qu'elle soit beaucoup plus faible depuis que les terres ont été cadastrées et incluses dans des états. Ces montagnes et forêts sauvages étaient bien plus puissantes avant que quiconque ne prétendisse les posséder et les gouverner. Mais le Arounal Humak n'a jamais été vraiment dompté, et il n'a permis qu'aux Elfes d'y habiter. Il s'est même défendu contre les mineurs et les creuseurs de tunnels, qui avaient un taux d'accidents exceptionnel, en débouchant dans d'étranges pièges naturels dans les couches géologiques profondes sous la montagne. Aujourd'hui, seuls les randonneurs y montent, et il est question de faire une réserve de l'endroit.

Nous avons également compris récemment que l'isolement relatif de ces montagnes a créé des écosystèmes spécifiques, et une biodiversité qui n'existe que dans ces endroits. Plus encore, le Shamal et l'Arounal sont en fait très différents, bien qu'ils se ressemblent. Cela contribuait fortement à la magie.

 

Le sommet du Shamal Humak n'est pas totalement plat, mais parsemé de collines et de vallons. Les vallons abritent généralement des sources et des ruisseaux, parfois des étangs avec des grenouilles qui faisaient des notes magiques et flûtées la nuit : le chant du Shamal. C'étaient des endroits merveilleux, sous les arbres. À l'époque, il suffisait de former une coupe avec ses mains, pour boire à la source pure, sous la canopée vert émeraude. Aujourd'hui, les agriculteurs ont empoisonné les sources avec des nitrates et des antibiotiques, tuant les bactéries et les algues uniques qui rendaient cette eau pure possible, changeant les étangs féeriques en fosses de pourriture noire, ce qui les a forcés à acheter de l'eau en bouteille à grand prix.

De petites collines rocheuses forment des châteaux, généralement couverts d'arbres. C'étaient aussi des endroits merveilleux, avec de nombreux petits coins entre les rochers, parfois même de petites grottes. La roche était ferme, de sorte que nous pouvions creuser nous-mêmes des salles souterraines en toute sécurité, comme abris d'hiver pour nos soirées de Dharsham (rêve partagé). Nous avions également creusé des tunnels reliant plusieurs maisons, et certains endroits disposaient de passages souterrains étendus, reliant une centaine de maisons. Grâce à cela, nous n'avions pas besoin de sortir par temps de neige (La neige était inexistante un siècle avant les événements. Mais au moment des événements, elle avait commencé à tomber plusieurs fois chaque hiver, avec le changement climatique. Aujourd'hui, les agriculteurs en ont des semaines.) La fraîcheur souterraine était également bienvenue par temps très chaud. Le creusement de ces tunnels dans la roche a été un travail énorme, mais espacé sur plus de 1000 ans.

Enfin, les parties relativement plates étaient recouvertes de prairies, certaines s'étendant sur des centaines de mètres, où nos chevaux se promenaient librement, vivant leur vie de chevaux. Ces prairies étaient spéciales à notre tribu, les autres Elfes Sylvains dans l'Arounal Humak n'en avaient pas, seulement des daurs, petites clairières lumineuses dans des forêts épaisses continues toutes en pentes raides. La raison pour laquelle ils sont apparus dans le Shamal et non dans l'Arounal, est à cause des chevaux. Les chevaux se sont installés dans le Shamal parce qu'il a des endroits plats, pratiquement absents de l'Arounal. Et, comme vous le savez, les chevaux broutent les plantes de manière sélective. Les plantes qui résistent à ce pâturage constant poussent dans les prairies. Mais cette sélection fait que les plantes qui ne supportent pas le pâturage se concentrent dans des endroits protégés, comme les pentes, les buissons et les fourrés. Ces endroits voient donc pousser naturellement, juste devant notre porte, des arbres plus diversifiés, des buissons, des plantes médicinales, des épices et des fleurs. Les choses étaient déjà comme ça quand nous sommes arrivés, et nous les avons peu changées, ajoutant seulement quelques chemins et favorisant les plantes utiles.

Bien sûr, pas plus que les autres tribus elfiques, nous tuons des animaux pour leur viande. Mais nous avons appris à traire les chevaux, non pas comme une exploitation, mais comme une sorte de lien d'amour, ou de symbiose. Nous ne prenons pas grand-chose, seulement ce que les juments nous offrent, quand elles ont un excès de lait qui rend leurs pis douloureux. En général, nous en faisons un peu de fromage, ce qui est une autre utilisation de nos grottes. De nombreux Elfes que nous avons rencontrés plus tard étaient dégoûtés, nous considérant comme des barbares attardés. Surtout quand nous sortions notre fromage de Roquefort, lol! Mais pour commencer, les Elfes traditionnels ont eux aussi appris le fromage, des Skriggs. Mais aujourd'hui, ils cultivent du blé, de sorte qu'ils réunissent rarement les conditions nécessaires pour recevoir le libre don du lait. Étant plus proches de la nature et des animaux, nous en profitons sans le demander, et continuons à le faire dans le Dauriath. En cas de besoin, les juments offrent beaucoup plus, et c'est le fromage qui a permis à Milly de vivre lorsqu'elle était seule et sans autres ressources.

 

Quand nous sommes arrivés, les chevaux étaient déjà là. N'étant pas menacés, ils avaient déjà un comportement doux et confiant. Probablement ils avaient déjà été apprivoisés par les humains auparavant, et ils s'étaient échappés vers le Shamal. Ils étaient de couleurs variées, comme les chevaux le sont habituellement. Mais 7000 ans de notre présence les ont beaucoup changés. Nous n'avons pas essayé de les sélectionner, mais cela s'est fait naturellement, par notre magie. Quand je vivais là-bas, ils étaient tous devenus blancs, avec des taches gris perle ou beiges sur le visage et sur le dos, ou sur la crinière et la queue. Alors, ne soyez pas étonnés si on commence à en voir avec des crinières roses ou violettes aujourd'hui dans le Dauriath, hahaha, quelques jeunes Elfes malicieux ont utilisé leur magie de débutant pour jouer ce tour.

Quand je vivais dans le Shamal, nos chevaux étaient déjà très intelligents et serviables. Nous les montions à cru, et il suffisait de leur indiquer la bonne direction en poussant doucement sur les genoux. Pour les longues distances, nous avions des selles faites de cordes végétales. La plupart du temps, nous nous présentions simplement avec la selle à la main, près d'un troupeau. Au bout de quelques minutes, l'un d'eux se présentait pour la selle. Lorsque nous arrivions là où nous voulions aller, nous enlevions simplement la selle, et le cheval retournait à son point de départ, tandis qu'un autre cheval se présentait pour la selle. C'était un spectacle courant, les chevaux utilisant les mêmes sentiers que nous, pour le retour ou pour leurs propres affaires. Parfois, des troupeaux entiers empruntaient un chemin, pour certaines de leurs propres célébrations ou cérémonies, et nous entendions leur piétinement à une grande distance.

Ils nous permettaient également de descendre toute la montagne jusqu'à la zone habitée par les humains. Mais ce faisant, nous devions les mettre à l'abri des voleurs de chevaux, dans des granges si possible. A l'extérieur, nous leur attachions des cloches, pour nous avertir des tentatives de vol. Ils comprenaient tout cela. Surtout la partie vol, qu'ils avaient vraiment pigée, bien au-delà de ce que l'on s'attendrait: J'ai vu une tentative une nuit, le type a été battu à mort par les chevaux cabrés, avant même que nous puissions nous lever. C'était étrange et effrayant de voir des animaux si doux et si paisibles se transformer soudain en foudres de guerre. Quand nous sommes arrivés, il était trop tard pour le type, nous avons donc caché le cadavre et nous nous sommes enfuis, pour éviter des représailles si il avait des compagnons alentour. Plus tard, des amis humains nous ont dit que le type avait accepté un défi stupide. Ses copains qui avaient lancé le défi ont été sévèrement fouettés par les villageois. Ils n'aiment pas non plus les voleurs de chevaux.

 

Depuis notre arrivée, nous avons fait des méditations sur la nature, et nous avons conclu des pactes avec des animaux, particulièrement les dangereux. Il y a des ours et des sangliers sur les pentes raides du Shamal. Mais avec le Pacte, nous les voyons rarement, donc nous n'avons jamais eu de problèmes. Il y a aussi des serpents venimeux. Nous savions qu'ils étaient là, parce que nous trouvions des mues, et même des sacrément grandes. Sinon, les rencontres étaient très rares, ou alors nous étions avertis de leur présence. Aujourd'hui, les éleveurs de vaches ont rompu le Pacte en piétinant les serpents, et malgré leurs tentatives effrénées pour les éliminer, ils ont plusieurs morts chaque année. La montagne elle-même les refuse! Il faudra des siècles pour réparer tous les maux qu'ils ont infligés à la montagne, mais ce sera leur travail, leur mission, puisqu'ils ont volé la terre.

Le Pacte protégeait également les chevaux, et c'est pourquoi ils nous étaient si serviables. Déjà à l'époque nous disions que c'étaient des chevaux elfiques, et aujourd'hui, c'est officiellement confirmé.

 

Les oolongs constituaient un autre danger étrange du Shamal. C'étaient des puits, des gouffres, d'une profondeur insondable. Leur bouche n'était pas grande, d'un demi-mètre, un mètre tout au plus. Mais ces ouvertures étroites, cachées dans les buissons, ou avec des lèvres de terre friable, étaient des pièges perfides. L'un d'eux était encore plus dangereux, avec une entrée en entonnoir glissant, dont les buisson ne laissaient pas voir le puits béant avant qu'il ne soit trop tard. Nous n'avons jamais eu de pertes avec eux, car nous étions avertis par l'esprit. Mais nous avons tout de même mis des enchantements et des clôtures de protection autour, pour éviter que les animaux ou les enfants ne tombent dedans. Nous en connaissions six au début, et deux autres sont apparus plus tard. Ils pouvaient s'ouvrir n'importe où, et l'un d'entre eux avalait un ruisseau. Nous n'avions aucune idée de là où allait cette eau, mais les oolongs semblaient capables d'absorber une quantité infinie de n'importe quoi. Un autre émettait un bruit de cataracte. Bien sûr, il y avait des histoires comme quoi ces choses étaient des entrées de l'enfer, avec des démons qui attiraient les gens dedans. Je dois dire que je n'y croyais pas tellement, jusqu'au jour où, par une curiosité sans peur, j'ai essayé de regarder dans un. Pour ne pas prendre de risque, je me suis couché à plat ventre et j'ai rampé vers l'un d'entre eux, pour y jeter un coup d'œil en toute sécurité. C'est ce que je croyais... Je sursautais de terreur, sentant soudain le sol bouger comme pour me pousser à l'intérieur. Mes amis à côté de moi n'ont vu aucun mouvement, mais ils se sont rendu compte que je me comportais étrangement, me tortillant et roulant vers le trou, aussi ils m'ont tiré par les pieds. Je comprends donc la terreur des villageois humains, qui pensent que les lèvres de ces bouches bougent réellement, afin de les avaler. Jeter une grosse pierre dedans était terrifiant: on entendait la pierre siffler, rebondir sur les parois rocheuses, jusqu'à ce qu'elle s'écrase dans un effrayant coup de tonnerre. Des chocs continuaient pendant une minute, étouffés par la profondeur, comme si toute la montagne criait. N'ayant pas la moindre idée de ce qu'étaient ces choses, nous les trouvions tout à fait effrayantes, comme si vraiment des démons attendaient un faux pas pour nous attraper dans un enfer obscur. Parfois, nous entendions des grondements au plus profond de la montagne, et nous sentions le sol bouger légèrement. Bien sûr, personne ne voulait savoir ce qui se passait dans le monde souterrain, et je comprend les villageois humains voyant des bouches de démons dans les Oolongs. Ils ne montaient donc que rarement, et ils ne seraient venu y vivre pour rien au monde.

Dans l'Arounal, ils avaient une chose encore plus effrayante: les hornaks. Là-haut, plusieurs vallées fermées n'avaient littéralement pas de fond. Le marcheur sans méfiance, pataugeant dans des fourrés sans visibilité, se rendait compte trop tard que cette pente glissante le conduisait vers un abîme. Les hornaks étaient beaucoup plus grands que les oolongs, 50 m pour l'un d'entre eux. Mais tout aussi obscurs et sans fond, suscitant la terreur à leur simple évocation. Il y avait des histoires encore plus étranges, dans les vallées profondes: des ruines colossales, des portes vers quelque énigme du monde d'en-dessous. La présence de tels mystères contribuait beaucoup à la magie de l'Arounal.

 

Bien sûr, il y avait au Shamal de nombreuses espèces d'oiseaux, d'écureuils, d'insectes, et des myriades d'autres. Nous les respections aussi, et en retour, ils respectaient nos plantes alimentaires et nos maisons. Se promener dans le Shamal était une merveille, avec d'innombrables oiseaux gazouillant tout autour, ou qui organisaient des symphonies entières avec accords et mélodies, selon le lieu et l'heure. Leurs chants résonnaient au fond des vallons, dans la lumière verte sous la voûte, créant une étrange et très belle texture sonore. Il n'était pas rare que des oiseaux volent autour de nos têtes, ou nichent sous nos toits. Il y avait aussi des merles, et ils semblaient préférer nos villages à la nature ouverte, de sorte qu'ils nous offraient leurs mélodies émouvantes à l'aube. Les écureuils et les biches s'approchaient de nous en toute confiance, et j'avais plusieurs amis animaux. Mais spécificiques du Shamal étaient d'énormes libellules, de près de 10cms, noires avec un reflet arc-en-ciel ou dorées, vertes ou rouges. Les libellules sont la meilleure mesure de la magie d'un lieu, et nous avions l'habitude de voir de grands essaims bourdonnant et dansant dans une clairière, tourbillonnant même autour de nous pour nous saluer. Par les jours ensoleillés, les insectes formaient une brume de taches lumineuses dans la clairière de la forêt fleurie, comme dans un conte de fées.

Il n'était pas rare, au printemps et en été, de voir tant de papillons qu'ils formaient un arc-en-ciel scintillant autour de nous. Marcher dans l'herbe haute faisait s'élever une fantastique tapisserie voltigeante aux plus audacieuses couleurs. Nous avions des centaines d'espèces, sans même en connaître la liste complète. Beaucoup avaient des noms étranges avec des légendes associées. L'un d'eux, n'existant qu'au Shamal, était noir, d'un noir totalement irréel, avec des taches de rouge fluorescent, de violet, d'or. Nous le considérions comme une expression des monts Humak. Beaucoup d'autres avaient de multiples teintes vives, ou une seule couleur unie. D'autres encore étaient plus discrets, ressemblant à des écorces ou à des feuilles, ne montrant des couleurs qu'en dessous de leurs ailes. Mais tous contribuaient à la gaieté et à la beauté du lieu.

Bien sûr, nous avions aussi de multiples espèces de bourdons, de sauterelles et de grillons, et les après-midi d'été étaient loin d'être silencieux. Mais en fait, nous avions des sons toute l'année, et même la nuit, nous avions les grenouilles, les grillons et certains oiseaux de nuit qui chantaient des mélodies solitaires.

Nous avions aussi parfois la visite de puissants corbeaux noirs, qui croisaient tout au long du Shamal, comme le faisaient des gardes. Leurs appels résonnaient alors dans les vallons et entre les collines, le plus souvent dans les vallées profondes, jusqu'à ce qu'ils s'éloignent vers un autre endroit.

Et en effet, ce sont les oiseaux de MakTar pour une bonne raison: ils nous avertissaient des visites hostiles, et attaquaient même les intrus. Le plus souvent, c'étaient des jeunes des villages humains d'en dessous, qui montaient pour le frisson, ou pour voir des «Elfes nues». Nous savions qu'ils étaient là bien avant qu'ils ne se montrent, de sorte que nous avions tout le temps de leur préparer une leçon. Une leçon dont ils n'appréciaient l'humour que bien plus tard, ha ha ha! En général, ils n'osaient plus jamais revenir. En plus, nous leur jetions de l'encre sur le visage, afin qu'ils aient une deuxième leçon lorsqu'ils retourneraient dans leur village.

Mais il y avait parfois des visites plus sérieuses, comme des voleurs de chevaux ou des chasseurs. Ne faites jamais cela. Les corbeaux avertissaient les chevaux avant même de nous avertir, et ces visites se terminaient généralement par des corps désarticulés gisant dans la forêt. Une fois, les villageois sont montés chez nous, furieux, pour saisir des survivants d'un grand raid de trafiquants d'esclaves. Nous avons dû les leur céder, demandant seulement que la mort leur soit donnée sans douleur. Mais les villageois en colère ont fait ce qu'ils voulaient. Nous devions éviter de les irriter, afin de ne pas mettre à mal la relation.

 

Nous avions aussi des animaux plus discrets, comme des fourmis, des vers de terre et des milliers de coléoptères. Ces humbles êtres font également partie intégrante de la magie, transformant la matière végétale morte en humus pour de nouvelles plantes, et gardant la terre propre des animaux morts, des excréments, et des maladies liées à la saleté. Le crottin de cheval disparaissait généralement en deux jours! Certaines de nos fourmis étaient assez grosses, 2,5 cm, et elles avaient l'habitude de se déplacer par essaims, au lieu de vivre dans des nids. Parfois, les après-midis chauds et ensoleillés, nous les entendions passer, avec un bruit rampant de milliers de pattes. Une autre espèce de fourmis cultivait des champignons, et leurs nids étaient des tas de feuilles finement broyées recouverts de chapeaux comestibles. Dans tous les cas, nous évitions de piétiner les fourmis et les autres insectes. Nos chaussures en fibres végétales limitaient les écrasements involontaires.

Nos vers de terre étaient bleus, une caractéristique étrange, apparemment spécifique au Shamal, nos amis de l'Arounal mimaient la jalousie de ne pas en avoir. Nous les aimions, et lorsque la terre détrempée de pluie les faisait sortir, nous les ramassions et faisions la fête de vers, dansant en les portant comme ornements, avant de les relâcher. C'était très amusant pour nous, et apparemment pour eux aussi, car c'était une occasion unique de se rencontrer. Bien sûr, le mois suivant, nous avions des bébés vers bleus partout! C'est pourquoi l'un des principaux enjeux d'une expédition secrète dans le Shamal aujourd'hui a été de recueillir les vers bleus pour les ramener au Dauriath. Le business des radeaux n'est pas terminé, au contraire il commence à devenir amusant.

 

 

 

Nos adorables maisons et villages, par Iraen.

Nous vivions par groupes de 20 à 150 personnes, chacun dans sa petite colline rocheuse. Les arbres cachaient nos maisons. Pourquoi cacher? A la fois un ancien réflexe de défense, du temps des attaques dans les Montagnes Bleues, ou lors de la longue et douloureuse migration depuis les Montagnes Bleues vers le Shamal, où nous devions échapper à de nombreuses tribus humaines locales hostiles. Mais plus officiellement, pour perturber le moins possible la nature. La disposition de nos maisons les rendait plus faciles à défendre, même si nous n'en avons jamais eu besoin.

 

Contrairement à ce qu'écrivent aujourd'hui certains intellectuels Humains, ces hameaux ne formaient pas des clans, même pas des familles séparées. Nous étions une famille continue vivant dans un habitat discontinu, et souvent les gens déménageaient, passaient du temps avec d'autres, se mariaient, etc. Juste que le nombre de personnes dans chaque hameau devait plus ou moins correspondre aux ressources alimentaires du lieu. Et comme ces ressources se trouvaient sur le périmètre de chaque château de pierre, un château deux fois plus grand n'accueillait pas quatre fois plus de personnes, mais seulement deux fois plus. Cependant, les personnes vivant dans un grand château avaient plus de place pour des temples, des salles de réunion, des ateliers pour nos diverses activités, etc. Personnellement, j'avais un petit atelier de menuiserie au niveau du sol, dans ma maison. Aujourd'hui, dans le Dauriath, nous avons essayé de redémarrer cette organisation, mais comme nous n'avons pas trouvé de châteaux de pierre, nous avons dû procéder différemment que dans le Shamal, par exemple le long d'un talus. Certains d'entre nous ont construit des collines artificielles au-dessus de tunnels en maçonnerie, avec quelques tours en maçonnerie émergeant au sommet. Mais c'était beaucoup de travail, qui a pris des siècles à réaliser.

 

Bien sûr, la pierre et l'argile étaient largement disponibles pour construire nos maisons. Mais la pierre est froide et dure, et l'argile poussiéreuse, donc la plus grande partie était en bois, et la plupart des murs en pierre étaient recouverts de planches. Comme nous n'avions pas de scierie, nous devions utiliser des branches courbes que nous façonnions à l'herminette. Cela limitait fortement les formes de nos maisons, mais nous en étions satisfaits.

 

Mon propre village était tout à fait typique. De l'extérieur, il ressemblait à un bosquet, du sommet duquel émergeaient deux tours rocheuses naturelles. Il était reliée à un autre à côté, un peu plus grand, et quand l'exode est arrivé, nous étions en train de creuser un tunnel entre les deux, avec une tranchée et une voûte de pierre. A première vue, rien n'indiquait que ce bois était habité. Mais en s'approchant, on s'apercevait que les buissons étaient des cultures, de noix et de baies. Ce n'est que lorsque nous entrions dans les buissons, par des passages étroits, que nos maisons devenaient visibles. C'était un lieu tout à fait charmant, sinon large, de 10 mètres au maximum, à l'ombre des plus grands arbres, que nous appelions le tendel. Il était assez dégagé pour y voir et y marcher, bien que jardiné avec une variété de fleurs, de plantes racines, d'épices, de tas de compost pour les champignons. Nous utilisions beaucoup cet espace libre pour notre vie quotidienne, ou pour manger, à moins que nous prenions soin des différentes plantes. Souvent, nous pouvions y voir des elfes ou des elves allongés sur des tapis de paille, à rêver ou à se câliner. Avec le thym, les fleurs, les taches de soleil, le tendel avait lui aussi une forte vibration, très différente des prairies ouvertes à l'entour. Il était également parfumé, en théorie par les fleurs, l'humus et la sève des arbres, mais les rares visiteurs humains nous disaient qu'il avait un parfum très spécial, différent de celui des plantes, qu'ils appelaient «le parfum d'elfes». Cela nous faisait rire, mais il est tout à fait possible que notre magie ait été si forte qu'elle soit perceptible comme un parfum, sans source physique spécifique.

 

Une maison typique, comme la mienne, avait un toit en voûte gothique, perpendiculaire et contre la pente de la mini-colline. La partie inférieure avait des murs latéraux en pierre, et je m'en servais comme atelier de menuiserie, de lutherie et pour stocker la nourriture. Certains amis avaient des maisons plus grandes pour y vivre à plusieurs, et ils utilisaient cet espace pour manger. Au-dessus, il y avait un grenier en voûte gothique, où j'avais ma chambre, un atelier de couture et un espace de méditation personnel. J'avais aussi un petit autel personnel, puisque je suis un prêtre de MakTar. Les poutres arquées étaient faites de branches courbes, souvent entièrement sculptées d'animaux, de faunes, de satyres, de nymphes, de sylphes et d'autres esprits de la nature. Nous apportions un grand soin à la finition de la face interne des toits et des murs, avec un fini lisse et poli, presque du luxe. En plus, nous avions plusieurs sources de bois, un brun clair pour les planches, un violacé foncé pour les poutres sculptées, et quelques autres. Nous installions également des rideaux pour diviser cet espace, teints avec des plantes dans les tons ocres, bruns et verdâtres. Cela permettait de créer un intérieur aux couleurs chaudes, dont le raffinement contrastait avec l'aspect naturel à l'entour.

Nous appelions ces habitations des hongars, ou maisons violon, et de fait le violon est notre instrument de musique préféré.

 

En fait, pour être précis, nous n'appelons hongar que la partie supérieure en bois, avec le toit gothique. Elles étaient posées sur les murs, mais pas de façon permanente. En effet, vivre sous les arbres expose à la chute de branches mortes. Lors des tempêtes, elles peuvent facilement écraser plusieurs maisons. Pour éviter cela, nous élaguions les arbres au-dessus de nos maisons. Mais pour le faire en toute sécurité, nos maisons étaient... portables. Nous passions plusieurs longues perches sous le plancher, ce qui permettait à 40 personnes d'en soulever une! Bien sûr, nous n'allions pas loin de cette façon, et nous replacions la maison au sommet de ses murs de pierre une fois le danger écarté. Ou sur d'autres murs, avant que nous n'ayons des haches pour couper les branches menaçantes.

Dans l'Arounal, leurs hongars étaient plus petits et plus légers, de sorte qu'ils pouvaient les transporter beaucoup plus loin. Ils étaient également posés sur des plates-formes, construites autour des troncs d'arbres, car il n'y avait pas tant d'espace entre les dits arbres. L'autre raison était d'éviter les ours et les sangliers. Les plates-formes les plus élaborées avaient plusieurs niveaux, le long d'une pente, ou parfois un niveau était perché plus haut dans les arbres. On les appelait aussi des maisons dans les arbres.

 

La face avant d'un hongar est un pignon penche vers l'extérieur, fait d'une menuiserie complexe, sous un surplomb du toit gothique. Protégé de la pluie, le bois se patinait en brun foncé, tandis que sur les parties exposées, il se patinait en gris foncé. Je sais que beaucoup ici trouvent ces couleurs «pas elfiques», en particulier aujourd'hui les Elfes modernes qui ne jurent que par des teintes arc-en-ciel pastel, peignant tout comme ça, même leurs avions de chasse robotiques (dans la Bataille du Horiathon). Mais nous continuons ce style aujourd'hui dans l'Undar, et à l'époque il donnait une puissante vibration chamanique au tendel, l'espace du seuil de la porte sous les arbres. Nous avons fini par comprendre pourquoi : nos maisons sont de la même couleur que les troncs d'arbres qui les entourent.

Ces pignons avaient également les seules fenêtres (bien que certaines maisons aient des lucarnes plus loin sur la pente). Pendant longtemps, nous n'avions rien qui s'approchât de vitres, alors nous utilisions du papier huilé ou des mues de serpent quand nous en trouvions. Comme tout cela est fragile, nos fenêtres étaient divisées en un treillis de baguettes. Cette rare lumière jaunâtre faisait partie de notre vie, mais vous comprendrez pourquoi nous avons finalement troqué du verre, quand il est devenu disponible dans les villages humains du dessous. Comme ces morceaux de verre n'étaient pas non plus très grands, nous avons conservé le même style de fenêtre, mais avec des trous plus grands.

 

L'arrière d'un hongar, étant plus étroit, recevait généralement le lit. Il y avait une trappe dans le sol, comme seule entrée, à partir d'en-dessous. À moins que le hongar ne soit posé sur le sol, auquel cas l'entrée était à l'arrière plus étroit. Dans l'Arounal, les hongars étant plus petits, ses occupants devaient s'accroupir pour entrer, et arriver jusqu'au lit à l'avant.

Dans le Shamal, la partie inférieure en pierre était souvent creusée dans la pente, afin d'économiser l'espace plat du tendel. Si cette pente était suffisante, il continuait comme un tunnel. La maison où je vivais avait été reconstruite plusieurs fois, et l'extension souterraine creusée chaque fois plus profondément, jusqu'à ce qu'elle rejoigne un tunnel commun. Ces tunnels ont également été élargis latéralement, pour former des pièces arrière, ou des placards. C'est là que nous stockions notre nourriture, le charbon de bois et d'autres outils.

 

Les toits étaient recouverts de... papier goudronné, caché sous une fine couche de chaume ou d'écorce. Nous fabriquions le goudron avec des fours à charbon de bois. C'était un travail de deux semaines chaque début d'hiver, après que la sève soit descendue des branches, mais avant le gel. Cette abondance de charbon de bois explique pourquoi nous brûlons surtout ça dans nos poêles ou nos feux de cuisine. Ainsi, nos cheminées n'émettent pratiquement pas de fumée ni d'odeurs. Cela réduit également le risque de feu de cheminée. Dans des maisons de bois sous des arbres, il fallait soigneusement tenir compte du risque d'incendie, en particulier lors des étés secs et chauds. Pour cette raison, nos cheminées n'étaient que dans la partie en pierre, et ne traversaient pas les planchers en bois ni les toits de chaume. Elles passaient sur les côtés de nos maisons, et c'est un autre trait caractéristique de nos villages, avec les pignons gothiques inclinés vers l'extérieur et les fenêtres en treillis des hongars. Le chauffage était assuré à l'étage supérieur par l'air chaud qui y montait. Cette disposition limitait également le risque d'air empoisonné si les feux étaient laissés sans surveillance la nuit. À ce prix, nous avions rarement des accidents, et le plus souvent notre égrégore nous avertissait du danger imminent.

 

Construire un hongar est extrêmement différent de tout ce que vous imagineriez aujourd'hui, où vous pouvez aller au supermarché et acheter des planches droites et bien sèches, parfaitement équarries au millimètre près. Mais le contreplaqué carré ne pousse pas dans la forêt! Ainsi, au début, les hongars étaient de simples cabanes en branches, et leurs formes courbes étaient dictées par les matériaux naturels dont nous disposions. En effet, lorsque nous sommes arrivés dans le Shamal, nous n'avions que des haches de pierre, sans rien qui ressemblât à une lame de scie. Celles-ci étaient très loin de permettre de couper un grand arbre, de sorte que nous utilisions les jeunes pousses qui jaillissaient autour des vieux troncs morts. Cela aidait aussi les arbres, en évitant qu'ils ne poussent trop serrés. Mais ces pousses sont toutes courbées! D'où le toit gothique de nos huttes, car nous utilisions la partie la plus solide et la plus incurvée de ces branches pour les poutres. Mais les parties les plus fines, utilisées comme lattes, étaient également légèrement courbées, donnant au hongar sa forme caractéristique légèrement en selle (bien que les plus grands étaient plus souvent en forme de tonneau). Le hongar est également plus étroit vers l'arrière, car nous ne pouvions jamais trouver des poutres de la même taille. Le toit en surplomb est apparu parce ce que, au début, nous ne nous donnions pas la peine de couper la longueur excédentaire des lattes. La face arrière, plus étroite, servait à abriter la nourriture et les outils.

A l'intérieur, la partie avant, avec la fenêtre, servait à la vie quotidienne et au travail: lire, coudre, méditer, etc. La partie arrière, plus étroite avec un plafond plus bas, était la chambre, séparée par un rideau.

Quelques temps après notre arrivée, nous avons pu troquer des haches en bronze, puis en fer. Mais elles sont restées longtemps très rares, et plus précieuses que les maisons qu'elles permettaient de construire. Nous faisions très attention à les essuyer de la sève ou de l'eau après usage, pour éviter la rouille. Avec l'évolution, nous avons eu des herminettes, des rabots, des ciseaux à bois, et plus tard des lames de scie, tous recyclés par nos propres forgerons à partir d'outils usés. Mais nous étions toujours liés aux mêmes matériaux de base. Ainsi, les hongars que nous avions lors des derniers siècles avant l'Exode, étaient aussi sophistiqués et bien finis qu'un violon, mais toujours avec la forme de nos huttes primitives, car nous utilisions toujours les mêmes matières premières.

Dans les premières huttes, les liaisons étaient faites avec des cordes. C'était une source constante de problèmes, et nous devions souvent les resserrer. Par la suite, les outils métalliques ont permis de réaliser des tenons, des mortaises et des chevilles, jusqu'à l'Exode. Dans le Dauriath, avec la grande disponibilité de fer météoritique inoxydable, nous avons remplacé les chevilles par des boulons, qui sont bien meilleurs. Bien que aujourd'hui, dans le Nyidiath, à des fins de reconstruction historique, je recommande les chevilles.

Ces progrès constants ont fait que les abris gris foncé du début, ont conduit, au moment de l'Exode, à des résidences joliment ornées, chaudes et claires, avec d'exquises variations de couleurs du bois, des poutres brun violacé aux lattes jaunâtres claires, le tout joliment poli et ciré. Mais nous gardons cette forme, que nous aimons, et qui est une partie essentielle de notre culture des elfes sylvains. Aujourd'hui bien sûr, avec tous les outils et matériaux modernes, nous pourrions construire des maisons entièrement différentes. Mais nous continuons à dormir dans des hongars, parce que c'est eux qu'on aime.

 

En se promenant dans le tendel, on trouvait beaucoup de maisons similaires, grandes ou petites, avec un pignon simple ou multiple, des auvents pour les repas, également en forme d'arcs gothiques comme les maisons, ou parfois un toit mansardé pour une construction plus importante. Il était également courant que des hongars soient assemblés dans un bâtiment plus complexe, reliés tous ensemble par leur partie arrière, et même sur pilotis, en plusieurs niveaux. Plus haut, la mini-colline était accessible par des chemins sinueux, menant à d'autres maisons, pour les personnes recherchant plus d'intimité. Il y avait aussi des salles de réunion en forme de dôme, des évents et des cheminées provenant des pièces souterraines, ou des portes s'ouvrant dans la roche.

 

En mi-saison par beau temps, nous vivions surtout dans le tendel. Mais le temps chaud ou froid nous voyait dans nos maisons, ou dans les parties souterraines. Ces dernières étaient éclairées de façon astucieuse: de petits fours à charbon de bois, émettant une flamme semblable à une grande bougie. Trois permettaient d'y voir suffisamment dans nos chambres de Dharsham. Dans la roche, le risque d'incendie était réduit, mais l'empoisonnement de l'air était toujours possible, de sorte que nous ne laissions jamais ces choses sans surveillance, et nous les amenions à l'extérieur dès que nous n'avions plus besoin de lumière. Au début, nous ignorions ces dangers, et nous avons eu plusieurs cas d'empoisonnement de l'air, et même de «tonnerre du feu» (explosions de gaz). C'est pourquoi ces appareils étaient surveillés avec un soin religieux.

Plus récemment, lorsque nous avons commencé à troquer des boîtes métalliques, nous les avons remplies d'eau chaude, et nous en laissions plusieurs dans la pièce, pour le chauffage. Cela annulait à la fois le risque d'incendie et le risque d'empoisonnement de l'air. Aujourd'hui, dans l'Undar, nous utilisons des tuyaux en métal, ce qui est toujours plus pratique que quoi que ce soit d'autre. Et aussi de la lumière électrique. Ces tricheries sur nos propres lois n'étaient pas visibles par les télescopes du Nyidiath, ha ha ha ha!

Jusqu'au jour où Traité de Reddition et de Contrition a été signée, après que le Conseil des Nations Unies ait perdu la terrible bataille du Horiathon. 45 jours après la bataille, avec la fin officielle des mesures de guerre et du couvre-feu que nous nous étions imposé, les Humains du Nyidiath ont pu assister à un spectacle fantastique: toutes les lumières des villages du Dauriath s'allumant simultanément, en quelques secondes. Cette démonstration étonnante nous a valu 12 % d'augmentation des opinions favorables dans les sondages.

Certains ont protesté contre cette intrusion dans leur ciel nocturne. Nous avions une réponse facile à cela: nous voyions leurs propres lumières depuis un siècle, et ils ne nous avaient jamais demandé si c'était gênant.

Depuis, l'Undar est encore en grande partie naturel, car cela permet la plus grande magie. Mais une utilisation intelligente de l'électricité solaire, des conduites d'eau et des toits goudronnés ne lui faisaient pas de mal, tout en facilitant tant la vie.

 

 

 

Notre aimable communauté, par Iraen.

Nous avons souvent étonné les Humains en leur disant que nous n'avions ni seigneur ni chef, ni aucune sorte de lois écrites. Au point que nous évitions de mentionner ce point, car il devenait souvent litigieux. Les Humains vivant dans les vallées du Shamal n'avaient pas de chefs non plus, mais ils avaient quand même un ensemble de règles, et ils se réunissaient en conseil pour décider quoi faire en cas de violation ou de problème. Mais ils étaient tout de même une exception, car tous les humains ont des chefs, des seigneurs, des barons, des despotes, des chefs charismatiques, etc. et ils les gardent même s'ils sont incompétents ou mauvais. La raison pour laquelle nous pouvons nous en passer est que, en tant qu'elfes, nous savons ce qui est bon ou mauvais à faire, pour les autres. C'est la compassion et l'empathie qui permettent cela, ainsi qu'une pensée intelligente. Je peux donc affirmer haut et fort que les Humains ne peuvent pas faire cela. Non pas parce qu'ils en seraient incapables, stupides ou inférieurs, mais parce que le jour où ils y arrivent, alors ils deviennent des Elfes. Donc les humains ne peuvent vraiment pas faire ça, CQFD, hahahaha!

 

Nous n'avons pas non plus de mariage formel ou écrit. Nous considérons que les gens forment un couple lorsqu'ils commencent à s'embrasser ou à dormir ensemble.

Quant à moi, j'étais marié de cette façon, et je le suis toujours, avec mon adorable Amaleen. Mais vous serez surpris que nous ne vivions pas dans la même maison, ni même dans le même village. Elle avait sa propre maison dans un hameau proche, avec ses parents, frères et sœurs. Pourtant, nous dormions ensemble presque tous les soirs, tantôt dans ma maison, tantôt dans la sienne. Cela nécessite une certaine organisation, par temps froid quand la nuit tombe tôt et que nous devons allumer un feu. Mais nous le faisions, et nous vivions comme la plupart des amoureux. Aujourd'hui, dans le Dauriath, nous avons une plus grande maison, où nous pouvons vraiment vivre ensemble. Mais il est encore courant de voir des Elfes se déplacer d'un endroit à l'autre, pour une activité, pour des amis, etc.

Bien qu'il n'y ait pas de mariage officiel, nous savons que la rupture du lien rend le partenaire malheureux. C'est donc une raison suffisante pour ne pas le faire. Au-delà de cela, les gens font ce qu'ils veulent, et les mariages multiples arrivaient, partageant une grande maison. Nous avions aussi des mariages entre personnes du même sexe. Cela aussi était un «secret des elfes», car fort mal vu par les humains de l'époque. Et encore aujourd'hui, je dois dire, malgré leurs prétentions de liberté sexuelle.

Aujourd'hui, dans le Dauriath, nous avons souvent des «grandes familles», plusieurs couples vivant ensemble pour élever des enfants. Cela permet d'éviter que notre très faible taux de natalité ne produise des enfants uniques. Mais ce ne sont que rarement des mariages multiples. En fait, nous avions déjà de grandes familles dans le Shamal, et nous appelions aussi les mariages multiples «grands mariages». Ma grand-mère Bimigard disait que cela existait déjà avant, dans les Montagnes Bleues, dès l'époque de Shelenaë. Mais elle n'en était pas l'inventeur! Il y avait d'autres elfes et elves très intelligents à l'époque.

 

Bien sûr, nos villages rassemblaient des amis proches. Mais si nous déménagions, nous étions sûrs de trouver, où que nous allions, l'hospitalité, l'amitié, le soutien, la reconnaissance sociale, et rapidement un mariage si nous en cherchions un. La raison pour laquelle je restais dans mon village, au lieu de rejoindre celui d'Amaleen, était mes activités ici: la fabrication de violons, le temple de MakTar (j'étais responsable de celui de mon village) et le soin des arbres à sève.

Ah, les arbres à sève. Vous voulez que je vous parle des arbres à sève. Les arbres à sève étaient un secret longtemps caché des elfes sylvains: plusieurs espèces d'arbres produisent suffisamment de sève pour qu'elle puisse être récoltée et utilisée comme notre base alimentaire secrète. Mais la méthode qui permet de puiser la sève sans traces est encore un secret bien gardé, lol!

Une autre raison pour laquelle nous ne divulguons pas le secret de la sève, c'est que la sève est une offrande faite aux Elfes spécialement, par les monts Humak eux-mêmes. On ne devait même pas prononcer son nom devant des oreilles humaines. Bon, le secret ait fuité d'une manière ou d'une autre: Meilo. Et ce n'est pas seulement du sucre, mais un élixir magique, qui coule des rochers vers les Elfes, via les arbres. Bien sûr, nous avons apporté les arbres à sève dans le Dauriath, mais il a fallu des siècles pour que les nouvelles terres les acceptent vraiment.

Aujourd'hui, les fermiers humains du Shamal Humac peuvent vendre de «l'élixir des elfes» en bouteille, mais volé à la montagne pour de l'argent, ce n'est réellement que du sucre.

Récemment, on s'est payé une bonne tranche de rigolade: lorsqu'une expédition s'est rendue dans le Shamal pour ramener les vers de terre bleus, ils ont également acheté une caisse de ce jus. Ce n'était vraiment que de l'eau, avec probablement un peu de sève diluée. Mais cette dilution la rend susceptible de pourrir, de sorte qu'ils y ajoutent beaucoup de sucre et de conservateurs chimiques, qui masquent le vrai goût de la sève. En fait, seule une ancienne du Shamal était de ce voyage: la plupart d'entre nous ont préféré éviter la tristesse de voir à quel point il est détruit aujourd'hui. De fait, cette expédition a trouvé un syndicat du tourisme à l'endroit où nous avions notre temple de Shelenaë, des routes goudronnées, des hangars en tôle ondulée, des vaches et des clôtures en fil de fer barbelé partout, et l'odeur du fumier imprégnant tout le plateau. Pas de chevaux, peu d'oiseaux et de papillons, et seulement quelques petites libellules qui s'envolaient à leur approche.

 

Pendant les sept siècles où j'ai vécu dans le Shamal, je n'ai eu que deux enfants. Avec une espérance de vie de plusieurs millénaires, nous n'avons pas besoin de plus. Mon premier fils, Anglar, est devenu indépendant très vite, et il a déménagé dans une partie éloignée du Shamal, pour y vivre sa vie. Nous nous rencontrions encore lors des réunions communautaires d'été, et je me reposais chez lui quand je faisais mes devoirs de prêtre de MakTar: faire le tour du Shamal pour des rituels de protection.

Notre deuxième fils, Mandë, n'avait que treize ans lorsque les événements suivants se sont produits. Ou l'équivalent, puisque les Elfes grandissent plus lentement que les Humains. Mais imaginez, être à treize ans dans une communauté elfique est une expérience merveilleuse: nous sommes encore dans la magie de l'enfance, tout en découvrant les enjeux passionnants de la vie des adultes. Ce qui n'était qu'un jeu devient une activité qui intéresse tout le monde! Mandë cherchait encore son projet de vie, mais il s'intéressait déjà à beaucoup de choses: la menuiserie, le jardinage, le service du MakTar, les oiseaux, le soin des chevaux, et bien sûr le Dharsham, où il jouait un explorateur de pays inconnus.

 

L'une de mes activités était la menuiserie. Je faisais des fenêtres et des poutres sculptées, je savais faire tous les 73 esprits de la nature du Shamal, nos 121 ancêtres quand ils sont arrivés ici, et une douzaine d'autres personnalités de la tribu Sambao avant que nous nous séparions. Mais la plupart du temps, on me demandait des nymphes et des satyres de fantaisie, avec des formes amusantes ou très sexy. Dès mon arrivée dans la Dauriath, j'ai reproduit chacune de ces sculptures, et écrit l'histoire de chacune. Mais forcément les esprits de la nature n'y sont pas les mêmes. Ainsi mes écrits les ont préservés de l'oubli.

Mais mon activité préférée était la fabrication de violons. Pas le tout, mais les parties en bois. Elvyn s'occupait des cordes et des parties métalliques. J'avais toujours un violon en cours de fabrication, et un stock de pièces comme des manches, et des planches en cours de séchage (qui prend des années). Ces violons étaient moins bons que les violons de concert actuels, si bien qu'une fois dans le Dauriath, j'ai dû tout réapprendre! Mais nos violons du Shamal sont toujours demandés, comme un style spécifique des elfes sylvains. Les gens aiment leurs ancien nom que nous utilisions: shkordzengo. Mais ce nom reste attaché à nos violons traditionnels, il n'a pas pu remplacer le nom «violon» lui-même.

Le son du shkordzengo, les pignons gothiques brun foncé et les toits gris foncé, sont la vibration du Shamal. Nous jouions souvent tard le soir, laissant parfois des silences, pour entendre les sons flûtés des grenouilles, l'autre voix du Shamal.

Jouer du shkordzengo était aussi une métaphore poétique pour l'amour: l'elfe se sert de son archet pour faire chanter l'elve. Une expression amusante, mais aussi une façon subtile d'exprimer notre conception désintéressée de l'amour. Des concerts de ça sont un secret elfique bien gardé!

Vous vous demandez peut-être d'où vient un nom aussi bizarre. En fait, nous avons appris à fabriquer des violons par les habitants de la vallée, qui entre eux s'appelaient les Shkerxes. Ils avaient un langage très complexe, avec bien plus de mots que vraiment utile, et beaucoup de sons gutturaux. D'après leur tradition, quand le Tankaor s'est produit, ils furent les seuls survivants d'un peuple beaucoup plus important. La génétique moderne a trouvé que leur peuple est effectivement unique, et leur langue à part de toutes les autres. La raison pour laquelle ils n'ont pas essayé de récupérer leur pays entier reste un mystère.

 

Comparé aux violons, les flûtes sont beaucoup plus faciles à fabriquer, et nous en jouions aussi beaucoup. Nous avions toute une variété, tant en hauteur que en timbre, ou nous les accordions dans des tonalités différentes, chacune portant un nom différent. Souvent, les gens jouaient en marchant ou en chevauchant, si bien que nous entendions simplement une flûte voyager quelque part dans les arbres. Plus d'écho dans les arbres, plus mat dans une prairie, nous pouvions suivre la personne de l'oreille. Ou bien quelqu'un était assis quelque part, dans un vallon avec une source, et c'était un bruit de fond commun, tout comme les oiseaux. Elles sont encore utilisées aujourd'hui dans le Dauriath, inchangées, ainsi que divers petits tambours. Mais quand nous sommes arrivés dans le Dauriath, avec toutes les autres tribus, nous avons découvert les cornemuses, les vielles à roue et les orgues portables, qui sont devenus très populaires parmi nous. Plus récemment, nous avons eu des cuivres, puis des sortes d'accordéons de différents timbres et hauteurs. Sans parler de ce qui arrive aujourd'hui avec les synthétiseurs électroniques, lol, qui font des «Space Dharshams». Mais nos violons et nos flûtes sont toujours très demandées lors de nos soirées Dharsham.

Une salle de Dharsham avait aussi généralement une harpe, un instrument trop grand pour tenir dans une chambre à coucher, ou même pour être transporté dans les tunnels. En réserver l'utilisation en ce lieu uniquement, en augmentait la magie, et nous les utilisions pour faire des arpèges et des paysages sonores. N'importe qui pouvait faire les arpèges, mais les joueurs habiles faisaient des accords et des mélodies très élaborés. Le bronze était si rare que nous fondions les cordes cassées pour en faire de nouvelles.

 

Une session de Dharsham est assez extraordinaire, selon les critères humains. En gros, c'est une histoire improvisée, chacun à son tour. Ce qui est spécifiquement elfique, c'est que les différentes contributions correspondent toujours, car l'histoire se déroule par télépathie, dans une sorte d'espace de rêve partagé: le Dharsham lui-même (c'est le vrai sens de ce mot. Une simple réunion de contes sans ce partage magique n'est pas un Dharsham). À l'époque du Shamal, nous trouvions cela tout à fait naturel, mais les quelques humains avec lesquels nous avons interagi depuis, étaient très excités, disant qu'il s'agissait d'un phénomène parapsychologique extraordinaire. En fait, cela se produit chaque fois que les gens sont sur la même vibration et la même intention, sans interférence de l'égo. L'humour aide beaucoup aussi, et nous avons souvent des séances de rire irrépressibles.

En général, quelqu'un parle ou chante avec un instrument d'accompagnement doux, un tambourin à main, une flûte ou un violon en sourdine. Lorsque cette personne s'arrête, d'autres instruments jouent, faisant ainsi écho aux vibrations évoquées dans le Dharsham. Puis une personne différente se sent obligée d'ajouter quelque chose d'autre, et les instruments se font à nouveau discrets. Et ainsi de suite, le cycle peut se poursuivre pendant des heures, en particulier lors des longues soirées d'hiver où la lumière est trop faible pour toute autre activité. Il est rare qu'il y ait des contradictions ou que deux personnes prennent le fil en même temps. Parfois, de nouveaux participants arrivent alors que le Dharsham est déjà en cours, et ils se synchronisent après seulement deux ou trois tours. Certaines interventions sont courtes, ou une autre personne ajoute quelques mots pour compléter la vision.

Selon le jour, le Dharsham peut être une aventure, une tranche de vie, poétique, mystérieux, érotique ou tout simplement drôle. Mais il n'est jamais ennuyeux, c'est sûr. Les histoires présentent rarement des combats explicites ou des événements maléfiques, bien que certains puissent être évoqués dans les récits. Quand cela arrivait, les shkordzengos faisaient un vibrato inquiétant sur la corde la plus grave. Mais tout ce suspense n'avait généralement pour but que d'amener une chute très amusante.

Nous n'amenions jamais d'humains au Dharsham. En effet, la plupart étant incapables de contrôler leur égo, ils ne peuvent pas se connecter au Dharsham, et ils détournent simplement l'histoire dans leur propre direction, sans prendre les autres en compte. Bien que aujourd'hui nous avons parfois des Dharshams réussis avec des Humains. Les choses changent, en effet, et pour le mieux.

 

La plupart de nos histoires de Dharsham étaient stéréotypées. Il y en avait de temps en temps des nouvelles, ou des plus rares. Mais lorsque Mandë est entré dans le Dharsham, à l'âge de 11 ans, il a introduit plusieurs thèmes entièrement nouveaux. Les enfants sont intéressants, car ils ajoutent souvent de nouveaux éléments, ou même des parties complètement originales. Mais avec ce petit gars-là, c'était bien au-delà de l'habituel, il a rapidement créé de toutes pièces des histoires totalement nouvelles, et même tout un univers qui lui est propre. Ce fut le premier indice clair qu'il se passait quelque chose de spécial.

 

En tant que prêtre de MakTar, l'une de mes tâches consistait à faire un rituel de cerclage de tout le Shamal. C'est-à-dire marcher tout autour, tout en effectuant des méditations spéciales et en chantant des incantations de MakTar. Normalement, nous devrions faire cela en bas, mais étant donné le danger, c'était autour du sommet plat. Comme le Shamal fait environ 30 km par 25 km et que le sommet plat est en forme de fleur, nous devions faire le tour de chaque pétale séparément, soit un total d'environ 220 km. C'était donc un véritable effort, que nous devions accomplir en deux semaines maximum. Notre règle disait que trois tours devaient toujours se dérouler en même temps, de sorte qu'avec le nombre de prêtres, je devais en faire un tous les deux ou trois ans. Nous avions un petit sentier spécialement prévu pour cela, parfois juste au bord des falaises qui entourent notre plateau. N'importe qui pouvait aussi faire de courtes sections du circuit, généralement près de son village. De cette façon, ils entretenaient aussi le chemin.

C'était une tâche difficile, mais très intéressante: chaque nuit, nous dormions dans une maison différente, faisant parfois une pause de quelques jours. De cette façon, nous entendions les nouvelles et découvrions les différentes activités, ainsi que d'autres Dharshams.

Quand je suis devenu prêtre, j'ai dû apprendre à lire et à écrire, et à prendre note des événements. Malheureusement, mes notes ont été perdues lorsque nous avons été expulsés, mais d'autres ont survécu.

Nous avions aussi l'habitude de faire des rituels de MakTar tous les soirs, avant le Dharsham. Depuis quelque temps, nous ressentions quelque chose de troublant: notre magie s'affaiblissait. C'était ennuyeux, car nous étions de plus en plus exposés aux voleurs, ou pire, aux raids d'esclavagistes. En effet, c'était une époque très dangereuse dans le Shartan, et seule notre réputation de magie mortelle nous épargnait les attaques et les combats. Pour cette raison, les rituels de MakTar étaient de plus en plus fréquentés, et duraient plus longtemps. Mais en vain. Nous nous demandions si nous n'étions pas en train de commettre quelque faute spirituelle, comme de laisser notre égo prendre le dessus sur nos méditations. Nous savions que certains pièges spirituels subtils existent, comme le matérialisme spirituel (utiliser la magie à des fins mondaines), ou l'égo imitant les activités spirituelles, et même imitant la Lumière de manière très convaincante. Il peut le faire très bien, sans se faire repérer pendant de nombreuses années. Mais bien sûr, lorsque cela se produit, notre pratique spirituelle donne exactement zéro résultat.

Ma douce Amaleen participait également aux rituels. Comme elle était prêtresse de Shelenaë, c'était très agréable d'accomplir le rituel ensemble. Nous incarnions le couple divin!

La prêtrise de Shelenaë semble plus facile: pas de défis physiques, pas d'engagements stricts. Cependant, elle était aussi exigeante, à sa manière. D'abord, pour devenir prêtresse, une Elfe doit être une mère. Elle doit aussi avoir un jardin. Nous en avions toutes un, mais un jardin de prêtresse était plus grand, et il comportait une liste de plantes obligatoires. Amaleen était aussi impliquée dans la guérison, surtout lorsque nous descendions visiter les villages humains. Elle faisait habituellement plusieurs voyages de ce type par an, et parfois une prêtresse était demandée à l'improviste pour un villageois malade ou blessé.

Un curieux attribut des prêtresses de Shelenaë était le conseil en amour. On en a rarement besoin, mais même pour un elfe et une elfe, il peut y avoir besoin d'arranger certaines choses. Parfois, il s'agissait simplement de jeunes elfes trop timides pour déclarer ce qui était évident pour tout le monde. Ou bien elle devait utiliser sa magie de Shelenaë pour arranger certains détails corporels.

Parfois, la vraie Shelenaë nous apparaissait. Cela ne s'est produit que trois fois dans le Shamal, car nous avions rarement besoin d'aide. La première fois fut pour expliquer comment préserver les sources, comment domestiquer certaines plantes naturelles qui vivent ici, et pour les arbres à sève. Oui, la recette de la sève nous a été littéralement dictée par Shelenaë en personne! MakTar n'est apparu qu'une seule fois, pour diffuser divers conseils afin d'améliorer nos simples violons du début. Cela explique pourquoi nous avons la même notation musicale que les autres tribus, mais sans contact. Il nous a également expliqué comment les lampes peuvent produire l'empoisonnement de l'air ou le tonnerre de feu. C'est à cette époque qu'il a également demandé le rituel de cerclage, et qu'il a donné plusieurs nouvelles incantations, car les raids d'esclavagistes commençaient à se produire. Grâce à Lui, aucune d'eux n'a jamais atteint notre lieu de vie. Et, sans que nous le leur ayons dit, les Humains vivant sous le Shamal étaient également inclus dans la zone protégée. Ce qui ne les empêchait pas de traquer les esclavagistes à mort, s'ils en trouvaient.

Apparemment, du côté de Shelenaë, la magie était toujours aussi forte, et nos capacités de guérison étaient intactes. Cela rendait le problème de MakTar encore plus déroutant. Les deux vont toujours de pair, même si leurs activités sont totalement différentes. Donc tout désaccord était inquiétant.

 

 

 

Inquiétudes, par Iraen.

Ce retrait de la protection du MakTar n'était pas la seule source d'inquiétude, bien que cela semblât d'abord sans rapport avec ce qui suit.

Comme je l'ai dit, je me rendais souvent dans les villages humains Shkerxes d'en-dessous. Non pas que nous soyons vraiment amis, mais nous devions vivre ensemble d'une manière ou d'une autre, que cela plaise ou non. Après tout, nous n'étions qu'à un kilomètre les uns des autres, même si c'était verticalement.

Et bien sûr, ce n'étaient pas des Elfes, vivant dans des maisons sales, tuant des animaux, gardant leurs femmes enfermées à la maison, et d'autres lois cruelles. Mais souvent, ils demandaient l'aide magique de nos guérisseurs (rappelez-vous qu'il n'y avait pas de médecine scientifique à l'époque, et de toute façon la magie reste supérieure, même aujourd'hui).

Nous avions l'habitude de troquer cette aide. Pas pour le gain, mais simplement pour ne pas les mettre mal a l'aise. Ils s'en tenaient à leurs lois, qui exigeaient un paiement pour toute action, de sorte qu'ils prennent un cadeau comme une insulte. C'est ainsi qu'ils étaient, et résistaient à tout changement.

Mais ils n'étaient pas idiots, et ils jouaient aussi de la musique. Bien avant ma naissance, ils nous ont appris à fabriquer des violons. Ils utilisaient aussi des flûtes et des tambours. Mais ce qu'ils faisaient avec eux était tout à fait différent, de la musique folk plus prosaïque, et nous n'assistions pas à leurs fêtes où ils se soûlaient et parlaient aux elves de manière obscène. Nous évitions donc les fêtes, et les lendemains, quand ils étaient malades et de mauvaise humeur.

Ils avaient aussi quelque religion, rendant un culte des esprits du Shamal. Ils montaient rarement, toutefois, terrifiés par les oolongs qu'ils croyaient être des bouches de démons essayant de les capturer. Ils disaient que de nouveaux étaient apparus, ce que nous avons pu nous aussi constater.

C'est d'eux que nous tenons la liste des 73 esprits de la nature du Shamal, plus les nymphes et les satyres. Ils avaient des sculptures similaires sur les poutres de leurs maisons, mais ces maisons étaient carrées et sans style. Pourtant, elles avaient toutes des toits à pignon, symbole de l'Unique, le maître abstrait de tous les Dieux. Bien qu'ils n'eussent pas de temples ou de pratique visible, gardant cela privé.

 

Il n'y avait pas vraiment de villages, mais plutôt des hameaux disséminés tout au long des étroites vallées. L'un d'entre eux était occupé par des pratiquants de Mershana, amis des Elfes. C'est là que nous avions l'habitude de dormir quand nous descendions, au lieu d'être surpris par la nuit dans les chemins forestiers étroits et traîtres qui montent sur le plateau. Ils nous donnaient des nouvelles du monde qui nous entourait, et c'était un peu troublant.

Nous avions même un télégraphe rudimentaire, avec des panneaux indiquant s'ils avaient besoin d'une guérison ou autre chose. Nous les vérifiions plusieurs fois par jour, du haut des falaises, et c'est ainsi que nos guérisseurs pouvaient réagir en une seule journée. Par temps humide, quand les nuages planaient dans la vallée, ils jouaient d'une énorme trompe, mais d'en haut on pouvait facilement la manquer.

 

J'avais l'habitude de descendre plusieurs fois par an, parfois une fois par mois. C'est généralement un voyage de deux jours, et la plupart du temps Amaleen était avec moi, pour la guérison, ou parfois une autre prêtresse de Shelenaë. Habituellement, nous apportions une aide de santé, ou des épices, ou nous organisions des cérémonies de Shelenaë pour de bonnes récoltes. Nous troquions ces services contre des outils en métal ou de la quincaillerie comme des chaudrons et des poêles. C'est ainsi que nous les obtenions. Depuis environ 200 ans, l'augmentation de l'industrie plus loin dans la plaine, produisait davantage d'articles en fer, d'outils, de couverts, etc.

Le verre était également disponible depuis une vingtaine d'années avant les événements. Il ne s'agissait pas de grandes vitres comme nous en voyons aujourd'hui, mais de rondelles plus épaisses, brutes de soufflage, d'environ 25 cm de diamètre, montrant des anneaux et une lentille au milieu. Elles avaient également une teinte brune, parfois verte, mais nous ne prenions que les brunes. Cela remplaçait très avantageusement nos vitres fragiles et inefficaces en papier huilé, en donnant plus de lumière et en durant bien plus longtemps. Nous devions refaire entièrement le treillis de bois, mais une fois que l'un de nous avait une fenêtre en verre, il ne voulait plus revenir au papier! J'avais inventé un nouveau système pour le treillis en bois: les éléments verticaux étaient d'une seule pièce, assemblés avec des entretoises, le tout sculpté pour faire des trous ronds. Une corde solide encerclait le tout, évitant les jeux entre les tenons et les mortaises.

Des plats en céramique et les bocaux en verre apparurent également peu avant les événements, et ces deux furent également des progrès substantiels par rapport à nos calebasses et plats en bois.

Mais il y avait peu de ces nouveaux matériaux, et on comprend que les habitants de la vallée se servaient en premier. J'avais besoin de toutes mes compétences de négociateur pour arriver à faire tout de même une centaine de vitrines, tout au long de ces vingt années.

 

Nos amis de Mershana nous ont appris à faire du verre, et nous en avons commencé un peu.

Mais tout cela avait un coût: abattre davantage d'arbres. Les fours à fer et les fours à verre consommaient beaucoup de bois, comme nous l'avons constaté nous-mêmes avec notre première verrerie. Nous aurions du couper nos arbres à un rythme beaucoup plus élevé qu'ils ne poussaient. Comment les maîtres de forge humains faisaient-ils face à ce problème? Tout simplement, ils coupaient les forêts chaque année plus loin, sans se soucier de leur avenir. Pour l'instant, ils étaient encore loin du Shamal, mais nos amis humains nous ont appris que les forêts disparues étaient transformées en champs, également nécessaire pour nourrir une population humaine croissante.

 

Pour ces raisons, de plus en plus de seigneurs locaux et de petits royaumes revendiquaient comme les leurs les espaces libres qui restaient entre eux.

Y compris dans des endroits comme le Shamal Humak et l'Arounal Humak. Pire encore, nous étions coupés en deux, entre deux seigneurs différents et ennemis! Une tendance réellement très inquiétante, ne serait-ce que en théorie pour l'instant.

 

Un jour que nous descendions pour nos affaires, nous avons découvert que nos amis de Mershana avaient été expulsés par des soldats. Ces derniers étaient arrivés avec les nouveaux administrateurs de la région, envoyés par le Duc Bubacar à l'ouest. (Le Duc était le plus haut rang de noblesse avant un roi, mais souvent ils n'avaient pas de suzerain. Contrairement à un Marshi, il n'avait pas la prétention d'avoir un mode de vie elfique, et beaucoup étaient des despotes impitoyables). Les autres villageois nous ont rapidement avertis de ne pas rester, car les nouveaux venus n'aimaient pas les Elfes. Ils étaient clairement humiliés, contraints à la soumission et à l'abandon de leurs lois et de leur autonomie. D'une certaine manière, les nouveaux venus savaient aussi que nous étions là, car ils avaient démoli notre télégraphe et notre trompe.

En remontant, nous avons vu que des bûcherons avaient ouvert une route, en direction du plateau. Pour l'instant, c'était juste pour transporter du bois, mais 300m par an, ils arriveraient sur le sommet dans 60 ans, ce qui est l'avenir immédiat pour nous.

 

C'est pourquoi nous avons cessé de descendre sur le côté ouest. Nous avons pu continuer à visiter les villages du côté est, où la reine de Tyron, Valeva III, n'était pas ennemie des Elfes. Mais des deux côtés, du haut de nos falaises, nous voyions, année après année, plusieurs routes et zones coupées à blanc avancer un peu plus loin, comme une infection rongeant la chair vivante de la forêt. C'était triste à voir, et nous avons cessé d'admirer le paysage depuis nos points de vue.

 

La première fois que nous avons entendu des armes à feu, nous nous sommes demandés ce que c'était. Les villageois de l'est nous ont parlé de ces choses maléfiques. Mais des deux côtés, les chasseurs les utilisaient de plus en plus, en suivant les routes chaque année de plus en plus haut.

Les mousquets étaient également utilisés contre les Humains, comme nous l'avons appris. Il y avait eu une sorte de révolte, à l'ouest. Elle a juste amené davantage de soldats, tuant les militants et terrifiant les autres. A l'est, nous avons aussi entendu des coups de feu, mais apparemment pas contre une révolte. Des deux côtés, les soldats réprimaient brutalement les bandes de voleurs et d'esclavagistes qui se cachaient encore dans la forêt. C'était certainement un bon point, mais à ce prix, cela laissait un goût amer.

 

Une autre préoccupation qui s'était installée insidieusement, était le changement climatique, réduisant le rendement alimentaire de nos terres. Au fil des siècles, nous avions dû demander de plus en plus à nos cultures, et nous arrivions au point où nous ne devrions plus avoir d'enfants, et même il n'y aurait plus assez de nourriture pour les adultes.

 

Ainsi, le Shamal et l'Arounal, terres sacrées des Elfes, bénies par 6600 ans de bonté, de beauté et de nature, étaient devenus les derniers îlots de paix au milieu d'un chaos grandissant. Nous étions encore en sécurité au sommet, mais pour combien de temps?

 

Nous avons littéralement imploré MakTar de nous protéger.

 

Voici la réponse que nous avons reçue.

 

 

 

Les messagers du Conseil des Elfes, par Iraen.

Aujourd'hui encore, les elfes de sylvains ont la réputation d'ignorer le Conseil des Elfes, de ne pas venir aux réunions, et même de désobéir à ses ordres. Comme d'habitude, la vérité est plus compliquée.

En fait, à cette époque, dans le Shartan, les voyages étaient très difficiles pour tout le monde, et encore plus pour nous, les Elfes. Nous devions traverser à cheval de grandes étendues de collines et de fermes, avec peu de routes mais beaucoup de gens hostiles et agressifs. Cela demandait de solides troupes à cheval, avec beaucoup d'argent pour acheter de la nourriture et du fourrage tout au long du voyage. Mais cet argent créait le risque d'être attaqué par des bandits, qui se rassemblaient à une centaine dans des cols difficiles. Ce nombre leur permettait de submerger facilement de forts partis, et même des escouades militaires. Ils subissaient de lourdes pertes, mais pour ces gens sans idéal, sans foi ni loi, la mort ne les dissuadait pas.

Des messagers furtifs étaient une solution plus élégante. Ils ne pouvaient pas être facilement identifiés pour ce qu'ils étaient, mais étant seuls, ils étaient facilement tués, surtout lorsqu'ils tombaient sur quelque péquenaud embusqué, croyant qu'il venait lui voler ses poules. Et comment faire confiance à un inconnu prétendant être un messager, mais ne pouvant montrer aucun sceau ni document?

Même réussis, ces voyages duraient des mois. Cela faisait que nous avons effectivement reçu de temps en temps des messagers, prétendant représenter le Conseil des Elfes. Mais nous ne leur avons confié aucun secret, ce qui rendait leur entreprise inutile.

Ainsi, des échanges réels ont eu lieu, mais de façon erratique et superficielle.

Ajoutez à cela quelques fausses informations diffusées par le Conseil lui-même, pour inciter nos ennemis à croire que les Elfes étaient divisés et incapables de prendre des décisions cohérentes.

 

Cependant, sans que nous le sachions, une nouvelle voie s'était ouverte vers l'Est. Les Elfes avaient la meilleure marine de l'époque, avec les navires les plus rapides, capables de remonter beaucoup plus près du vent que n'importe quel navire humain, même les navires pirates. Les fines oreilles des habiles marins elfiques pouvaient littéralement suivre le vent dans les voiles, de sorte que chacun d'entre eux savait instantanément ce qu'il fallait faire. Ils pouvaient ainsi virer de bord en trois secondes, échappant à tout attaquant. Mais s'ils étaient acculés, ils étaient aussi les navires les plus dangereux et les plus difficiles à aborder, avec leurs châteaux fortifiés et leurs formes lisses ne laissant pas les grappins s'accrocher. Les plus petits avaient même des rames, ce qui leur donnait une marge de manœuvre, même s'ils étaient encalminés, que les autres n'avaient pas. En plus, les Elfes possédaient désormais plusieurs îles, récemment sorties de l'océan par l'abaissement de son niveau, qui pouvaient servir de ports. Tout cela faisait qu'au moment de ces événements, il était beaucoup plus sûr et plus facile pour un messager de contourner le Shartan que de le traverser. Depuis la côte est, les Monts Humak n'étaient qu'à deux jours de cheval sur de bonnes routes, à travers le royaume de Tyron où les Elfes étaient relativement en sécurité - pour l'instant.

 

C'est ainsi qu'un jour ensoleillé, une forte ambassade du Conseil des Elfes est arrivée.

 

Nous avons d'abord été très étonnés de voir des Elfes comme ça, grands et forts, avec des étendards et des cheveux blonds volant au vent, des vêtements brodés aux couleurs vives, des épées élégantes à la taille, et des harnais sophistiqués sur leurs chevaux. Par contraste, nous avions l'air misérable, sans aucune arme, nos vêtements bruns élimés ignorant les teintures, nos chaussures boueuses en fibre rendues imperméables par une couche de papier goudronné, et nos maisons sombres sans aucune peinture ni couleur. Nous avons pensé que, s'il y avait des Elfes comme ceux-là, alors nous étions sacrément en retard.

Notre première idée a été qu'ils étaient des soldats du royaume à L'est. Mais ils ont rapidement prouvé qu'ils étaient des Elfes, avec d'indéniables démonstrations de magie. Pour commencer, quantité de libellules s'étaient rassemblées autour d'eux pendant qu'ils gravissaient les pentes, tandis que deux corbeaux s'étaient perchés sur leurs selles. Nous avons eu d'autres preuves lorsqu'ils se sont montrés capables d'entrer facilement dans nos Dharshams.

 

Ils nous ont expliqué la situation, et ce qu'ils attendaient de nous.

 

En effet, les problèmes que nous voyions autour de nous n'étaient pas locaux, mais généraux dans tout le Shartan: les humains devenaient nombreux, revendiquant les dernières terres disponibles. Comme il ne restait plus grand-chose, ils parlaient maintenant de confisquer les terres des Elfes, afin de les «développer», c'est-à-dire de couper les forêts, avant d'autres blessures plus graves. Dans ce but, la haine ancestrale des Elfes étaient attisée partout au-delà de toute mesure, et des attaques racistes recommençaient à se produire, après 6000 ans de paix relative.

Mais le pire était que les nouveaux banquiers et maîtres de forge allaient à l'encontre des anciennes valeurs morales religieuses qui régissaient le Shartan depuis des millénaires. Sans encore oser défier ouvertement les prêtres, ils inauguraient un monde d'intérêt personnel, de compétition et de matérialisme, contre l'altruisme et le respect d'autrui que propageait la religion. Quelques têtes arrogantes étaient bien coupées de-ci de-là, mais cela ne faisait que faire se lever d'autres têtes arrogantes crachant des attaques de plus en plus radicales.

Le problème était que ces gens étaient en train de construire silencieusement plus de pouvoir que les Rois, les Marshis ou même les prêtres, en possédant toute l'industrie, l'agriculture et les transports. Rien ne pouvait plus être fait sans eux! Et ils avaient silencieusement commencé le processus de plier la morale et la culture à leurs intérêts, sous le couvert d'une révolte populaire contre les privilèges des prêtres et des nobles. Ils trouvaient des oreilles complaisantes chez tous les pauvres, attirés par la promesse vide de devenir riches à leur tour. Bien sûr, cela n'arrivera jamais, mais ils se laissaient prendre au piège de croire que la concurrence leur donnait une chance.

 

Bien sûr, cette situation était très dangereuse, condamnant les Elfes en l'espace d'un siècle. Nous serions lentement submergés, acculés dans nos montagnes, avec un nombre croissant de bûcherons réduisant notre espace vital, des attaques constantes diminuant lentement notre nombre, voire une invasion et une extermination planifiées. Tout combat dans ces conditions ne pouvait que retarder l'issue (ou l'accélérer, comme nous le voyions autour de nous), et à un coût inacceptable: souiller notre karma. Notre mort au combat pourrait nous conduire en enfer, ou dans des réincarnations en tant qu'Humains. Imaginez toutes les difficultés et les limites d'être un Humain, avec en plus la terrible nostalgie d'être un Elfe...

 

Mais MakTar ne pouvait-il pas empêcher tout cela? Avons-nous demandé aux Messagers.

 

Ils prirent des regards soucieux.

 

Même la magie de MakTar était insuffisante.

 

Les humains étaient tout simplement trop nombreux.

 

Les mauvais, bien sûr.

 

Mais aussi les moyens, et même les «gentils».

 

En effet, l'aspect le plus dangereux de la nouvelle situation n'était pas les armes, mais les idées insidieuses qui les propageaient: le matérialisme, l'égocentrisme, et l'erreur ridicule selon laquelle on peut obtenir le bonheur avec juste de l'argent. Même leurs victimes se soumettaient à la classe riche, pensant que la compétition les élèverait aussi.

Cette masse de bêtise créait une égrégore négatif, qui devenait de plus en plus fort, se nourrissant des frustrations et des injustices perpétrées par les seigneurs féodaux et par les prêtres. Il faudrait des siècles et plusieurs étapes pour désillusionner les gens et inverser cette énergie perverse.

 

Et nous n'étions tout simplement pas assez nombreux pour la contrebalancer, même avec la magie de MakTar.

 

Ce dernier avait donc pris une décision douloureuse.

 

Il avait retiré sa magie.

 

Cela allait certainement coûter de nombreuses vies. Mais c'était le seul moyen pour tous les Elfes dispersés d'accepter l'Exode vers le Dauriath, comme la seule solution.

 

Nous étions horrifiés.

 

C'était donc ça.

 

Nous devions abandonner tout ce qui faisait notre vie, et même notre symbiose avec la terre.

 

C'était comme si on nous disait que nous devions être amputés, comme seule solution pour nous sauver d'un cancer.

 

Le Dauriath, nous le connaissions. C'était le Monde dans le ciel, l'Autre Monde. Nous pouvions l'admirer tous les jours, du matin à la fin de l'après-midi, jusqu'à ce qu'il bloque le soleil, faisant tomber la nuit en quelques minutes, une heure plus tôt que normalement. Nous savions, grâce à nos amis humains, qu'il y avait un passage, le redouté Horiathon, le pays des ténèbres. Mais aucun d'entre nous n'avait imaginé y aller un jour, ni même que la vie y serait possible. Quant à traverser le Horiathon, cela semblait une pure folie. C'était un orage permanent, des éclairs assourdissants et des vagues hautes comme des montagnes.

Patiemment, les messagers nous ont expliqué: les télescopes permettaient de voir des forêts et de l'eau dans le Dauriath. Les oiseaux y allaient et en venaient, dans leurs migrations. Quant au Horiathon, ils avaient déjà envoyé des radeaux avec des animaux, qui avaient survécu au passage. L'envoi de personnes n'était donc pas totalement impossible.

De plus, une fois là-haut, nous pourrions nous rétablir et nous développer sans plus aucune menace de guerre. Cela nous rendrait beaucoup plus forts, lorsque l'égrégore gris des Humains s'inverserait et appellerait à nouveau les Elfes.

Les messagers avaient besoin de toute leur diplomatie et de toute leur science pour nous expliquer pourquoi les choses étaient ainsi, et pourquoi nous devions accepter l'Exode. Bon, à ce moment, ils ont énoncé un petit mensonge, au cas où il y aurait un traître parmi nous: ils ont présenté l'idée comme venant du Conseil des Nations des Rois Humains, qui avait décidé d'expulser les Elfes. Nous savons aujourd'hui qu'il y avait une couche sous-jacente de plans derrière cela: l'Exode était en fait une idée du Conseil, mais ils avaient arrangé les choses de telle sorte que les rois humains pensaient que c'était leur idée. En plus une idée avantageuse pour eux: l'expulsion des Elfes serait un coût moindre que n'importe quelle guerre. Ça aussi était un grand mensonge, lol, mais il était très convaincant, pour ces esprits simplets.

En fait, les Humains avaient déjà pris une position officielle en faveur de l'Exode, mais aucune décision ferme sur la façon dont il se déroulerait. C'est ainsi que des négociations avaient commencé, entre le Conseil des Anciens Elfes et le Conseil des Nations des rois humains.

 

Les messagers passèrent une douzaine de jours dans le Shamal, avant de se diriger vers l'Arounal. Ce furent douze jours très chargés et choquants pour nous, car chacun devait entendre leur discours, ou au moins une version simple de celui-ci. Comme nous étions des milliers, il a fallu tout ce temps.

 

Les messagers étaient également très intéressés par nos animaux, les libellules, les corbeaux et les chevaux. Ils avaient eux aussi des chevaux. Mais c'étaient des chevaux communs, de sorte qu'ils n'étaient pas gentils avec les nôtres, et nous avons dû les séparer, finalement. Les messagers ont tout de même examiné nos chevaux de près, comment ils se comportaient et ce qui les rendait si spéciaux, par rapport aux leurs. A ce moment-là, nous n'y avons pas prêté attention, car nous savions déjà que nos chevaux ne ressemblaient à aucun autres, et tous ceux qui les rencontraient étaient stupéfaits.

 

Quand ils sont partis, nous sommes restés plusieurs jours sous le choc, à regarder l'Arounal, où la même bombe était en train d'exploser.

 

Regarder aussi le Dauriath apportait une sensation totalement différente: il y avait de la vie là-haut. Et ce serait notre maison, un jour.

 

L'idée que nous n'avions plus d'avenir dans le Shamal, nous a d'abord rendus désespérés et pessimistes: A quoi bon travailler à l'entretien de cet endroit, si nous devions l'abandonner? La plupart de nos activités perdaient totalement leur sens. À partir de ce jour, nous avons cessé de creuser tout tunnel.

Mais la perspective de ne pas avoir d'avenir est dangereuse, et elle peut conduire à la dépression, au désespoir, à la révolte. Même les Elfes pourraient mal tourner avec ça. Nous devions réagir.

 

Ce sont les prêtresses de Shelenaë, et les enfants comme Mandë, qui ont proposé la solution: nous devrions continuer à vivre et à travailler normalement ici, non pas pour nos propres besoins, mais comme un rituel de visualisation et d'offrande. Ainsi, nous continuerions à créer un bon karma, au lieu de laisser la dépression ronger notre réserve de bon karma. Cela nous remettrait quelque peu sur les rails, même si c'était avec moins d'enthousiasme.

De toute façon, notre départ du Shamal serait progressif, et ce, sur des dizaines d'années. Certains ont commencé à souhaiter être parmi les premiers à partir, au lieu de voir la terre mourir petit à petit.

Le contenu de notre Dharsham s'est radicalement modifié, et nous avons compris pourquoi Mandë apportait ces éléments entièrement nouveaux de découverte de nouvelles terres.

 

Mais Mandë était né bien avant que cette idée d'exode ne soit lancée! Il y avait vraiment une magie là-dedans, nous n'étions pas abandonnés par les Dieux.

 

 

 

L'amour de Shelenaë, par Amaleen

MakTar est le Maître de la haute sagesse et de la spiritualité, bien avant d'être l'Enseignant des techniques.

De même, Shelenaë est le Guilam de l'amour et de la bonté, bien avant d'être la Découvreuse de la culture des plantes. C'est pourquoi les amoureux dorment sous Sa protection.

Être une prêtresse de Shelenaë signifie bien plus que des rituels. Nous décidons de consacrer notre vie entière à l'illustration de la bonté aimante, et de partager ce merveilleux sentiment partout où nous allons. Laissez-moi ouvrir cette chemise pour vous, sur ces deux seins d'amour et de bonté, entrez dans le monde parfumé et pastel des plus beaux sentiments. Nous sommes Shelenaë incarnée, une de ses nombreuses réceptacles corporels, libres et ouvertes pour exprimer sa sagesse et son amour.

Être prêtre de MakTar est une entreprise entièrement différente: garder constamment à l'esprit que nous sommes une conscience, et que le monde est un rêve que cette conscience est en train de vivre. C'est certainement en contradiction avec ce que nos sens nous montrent, mais c'est en acceptant cette contradiction que la magie peut opérer.

Cette prise de conscience du rêve évite également d'être bloqué dans l'expérience du monde, tandis que l'amour de Shelenaë donne un sens à cette expérience. C'est pourquoi nous avons besoin des deux.

Je considère que c'est une grande chance de partager ma vie avec un prêtre de MakTar. D'une certaine manière, c'est comme si nous étions le couple divin lui-même. Cela nous donne beaucoup plus de force et beaucoup plus de bonheur que de simplement profiter de notre vie, comme le font la plupart des Elfes. Je ne compromettrais cette relation pour rien au monde.

 

 

Notre vie dans le Shamal a été un progrès constant dans une merveilleuse symbiose avec la terre, aidant également de nombreuses autres espèces à prospérer. MakTar a beaucoup aidé, en apportant de nouveaux outils, de nouveaux matériaux, rendant la vie beaucoup plus simple. Shelenaë a arrangé les relations et a apporté de la beauté à la terre et dans nos vies, à partir des moyens très simples dont nous disposions. Nous avons donc peu à peu construit un paradis, permettant à beaucoup plus de personnes de vivre que ne le ferait la nature seule. Sans pour autant gâcher cette nature.

 

Les changements à venir vont entraîner des pertes considérables. Cela dépasse malheureusement le pouvoir de guérison de Shelenaë, et même les pouvoirs de défense de MakTar.

Cette situation inédite apporte une terrible frustration dans nos esprits, car nous nous sommes attachés à notre mode de vie confortable. La seule façon de sortir de ce sentiment dangereux est d'accepter et d'embrasser le changement. Le serpent brumbellow regrette t-il la mue qu'il abandonne? Non. Pendant quelques jours, il est plus vulnérable, mais après il est plus grand et plus fort. Donc, nous déménageons, oui, mais dans un endroit bien meilleur, où nous pourrons grandir, prospérer et être heureux, bien au-delà de ce que cette petite montagne avait à nous offrir. Et dans un futur lointain, cette merveille que nous créerons dans le Dauriath, reviendra dans le monde du Nyidiath, englobant toutes les terres connues!

 

Notre Dharsham jouera un rôle important dans cette guérison et dans cette croissance. Déjà aujourd'hui, des enfants de l'avenir naissent, tous leurs projets et leurs espoirs axés sur notre vie future dans le Dauriath. Probablement l'Exode se prépare t-il depuis des siècles, dans le monde spirituel. Et les anciens Elfes qui ont quitté cette vie il y a des millénaires, renoncent à leur ineffable paradis, pour nous aider dans le déménagement. Nous avons construit une merveille abritée pour une minorité, mais ils ont compris que le temps est venu de la partager avec beaucoup plus de gens.

 

Notre paradis actuel est appelé à disparaître. C'est une excellente occasion de prendre davantage conscience que la vie est un rêve. C'est cette prise de conscience qui rend la magie possible. Avec cette prise de conscience, la perte d'aujourd'hui sera remboursée cent fois, dans des siècles, lorsque les Elfes reviendront au Nyidiath, et guériront les Humains de leurs mauvaises tendances.

 

Pour l'instant, l'Exode n'est pas pour demain. Le premier départ n'aura probablement pas lieu avant 20 ans. Nous devons donc encore cultiver de la nourriture, entretenir nos maisons, aider les animaux et les plantes, faire notre formation spirituelle. Vivre comme d'habitude. Mais maintenant, nous devons faire tout cela dans une perspective très différente de la seule recherche de notre propre bonheur: comme une visualisation, comme une offrande. Oui, c'est cela, continuons à être des Elfes merveilleux, continuons cette accumulation de bon karma, sans oublier de consacrer cet effort et cette création aux mondes futurs dans le Dauriath et dans le Nyidiath. Nous le faisions déjà, mais de manière naïve. Alors maintenant, continuons en pleine conscience de ce que nous faisons!

 

 

 

Etranges visiteurs, par Iraen

Je dois avouer que moi-même, je suis resté plusieurs jours totalement effaré, incapable de faire quoi que ce soit. Même la pratique spirituelle de MakTar ne m'avait pas préparé à un choc de cette ampleur, et certains de mes compagnons sont restés prostrés pendant des semaines avant de se remettre. Curieusement, les enfants ont été les moins touchés, certains avaient même commencé à jouer à explorer le Dauriath.

 

Mais la prise de conscience que nous pouvions encore mener une vie utile a rapidement guéri le choc. Elle est même allé bien au-delà en quelques mois: nous travaillions tous avec enthousiasme pour l'avenir, d'abord dans le Dauriath où nous aurons tout à reconstruire, puis dans le Dauriath et le Nyidiath en même temps, quand de plus en plus d'Humains deviendront des Elfes. Nos enfants ont même prononcé le mot «science», comme quelque chose de très excitant. Je n'avais aucune idée de ce que c'était, juste que les messagers l'avaient mentionné ici et là, comme quelque chose d'important que les Elfes devaient apprendre.

 

Nous avons attendu 22 ans les premiers départs. Beaucoup de choses se sont passées pendant cette période. Davantage de gens ont escaladé le Shamal Humak qu'au cours des six millénaires précédents. Le Conseil avait établi une ambassade dans le royaume de Tyron, à l'est, et de là, ils nous rendaient régulièrement visite. Ils avaient besoin d'un recensement, et d'autres informations sur notre mode de vie.

Ils nous apportaient aussi beaucoup de nouvelles. Tout n'était pas bon, et dans certains endroits, les massacres avaient commencé. C'était une raison supplémentaire de se dépêcher de partir pour le Dauriath, mais il fallait préparer beaucoup de choses. En particulier, les bateaux croiseurs de Horiathon ne pourraient pas revenir prendre d'autres passagers, de sorte que nous en avions besoin d'un très grand nombre. Mais c'était encore possible.

 

Il n'y avait pas que les messagers, mais aussi d'autres Elfes qui venaient, restant même avec nous pendant quelques temps. Le groupe le plus visible était dirigé par Ellan et Mellanor, et il était surnommé le groupe Elmel. Ils nous furent présentés par les messagers du Conseil. Ils nous ont dit qu'ils devaient rester environ un an dans le Shamal, avec un groupe de quelques autres Elfes et adolescents. Ils étaient là pour étudier comment survivre dans la nature totalement sauvage, avec seulement ce qu'elle peut fournir. Comme il faudrait probablement que fassent les premier d'entre nous à arriver dans le Dauriath. (Note de l'auteur: on les appellera ici les scouts. Il n'y avait bien sûr rien dans le Shamal qui ressemblât à du scoutisme. Mais c'est le seul mot français qui traduit l'idée). Ils s'étaient engagés à rester dans la nature pure, de sorte que nous ne devions pas interférer, afin de respecter leur état d'esprit. Ce qui fit nous ne les avons pas beaucoup vus. En outre, ils nous ont avertis qu'ils partiraient sans prévenir, et que nous ne devions pas nous en soucier ni essayer de savoir. En effet, ils sont arrivés quelques mois plus tard, et ils étaient très discrets, passant la plupart de leur temps sur les pentes inhabitées du Shamal, plutôt que sur le plateau habité.

 

Nous avons même reçu la visite d'Humains amis des Elfes. Leurs réactions étaient variées, allant de trouver nos maisons extrêmement belles, jusqu'à regretter de nous voir si pauvres.

Vers la fin, nous avons même eu d'étranges visiteurs. Ils erraient parmi nous, nous regardant sans nous saluer, bavardant bruyamment entre eux, regardant partout et entrant même dans nos maisons. Nous avons appris plus tard qu'on les appelait des touristes. Ils ne font pas de mal physiquement, mais pour tuer un égrégore ou pour détruire la poésie d'un paysage, ils sont plus efficaces que les mousquets. Nous avons dû ajouter des serrures à nos portes, afin de protéger notre vie privée. Perdre la Confiance était une souffrance pire qu'une grave maladie.

C'est ainsi que nous avons également découvert l'argent. Nous n'avions même pas idée qu'une telle chose puisse exister, et à quoi elle servait. Une dame humaine avait l'air très inquiète de nous voir vivre qu'avec ce que la nature nous offre. Elle a donné à Maren un cauris d'argent, en disant qu'il serait plus heureux avec de la monnaie. Maren a accroché la cauris à son collier, mais il a fini par dire qu'il n'était pas plus heureux. Plus tard, nous avons appris que dans les premiers temps, les pièces de monnaie avaient vraiment la forme d'un cauris. Mais comme il n'était pas pratique de les frapper, elles ont vite été aplaties, mais toujours avec la silhouette d'un cauris. Plus tard, elles n'étaient plus que des rondelles, mais le nom «cauris» est resté, et bien des siècles plus tard, elles avaient encore une image de cauris au dos, jusqu'à ce que les cauris soient interdits par la Révolution comme symboles religieux.

 

Il y a eu des visites plus graves, cependant.

Des mineurs.

Ils ont passé une semaine à chercher des minéraux tout autour du Shamal, creusant partout des trous béants que nous avons du reboucher après eux, arrachant des éclats à nos roches sacrées, ou laissant leurs excréments sans les enterrer. Nous les avons mis en garde contre les oolongs, mais ils nous ont répondu que c'était «une croyance». Après que deux d'entre eux fussent brutalement avalés par celui en forme d'entonnoir, malgré la clôture que nous avions mise autour, ils sont revenus pour demander la liste complète. Comme petite vengeance, nous leur avons dit que d'autres pouvaient s'ouvrir n'importe où et n'importe quand, ce qui les a terrifiés. Ils étaient arrogants, prétendant être envoyés par le Duc à l'ouest. Et en effet, ils n'ont exploré que la partie ouest du Shamal. Ils nous ont clairement fait sentir que la montagne n'était plus notre terre.

Heureusement, le grès dur formant le bouclier supérieur du Shamal ne contenait aucun minerai utile. Mais en dessous, ils ont trouvé plusieurs petits filons de charbon, tandis qu'une mine de zinc et de cadmium a fonctionné jusqu'à peu avant la bataille du Horiathon.

 

Heureusement, ces visites désagréables étaient espacées de plusieurs années. Nous avons eu des apparitions plus intéressantes d'autres Elfes et d'Humains amis des Elfes, tandis que le groupe d'Ellan et Mellanor est resté dans les parages environ six mois. Ils étaient en effet discrets, mais ils avaient quand même quelques interactions avec nous. J'ai en particulier constaté que mon fils Mandë leur rendait visite, et passait même des jours d'affilée avec eux. Parfois, il me présentait son nouvel ami Tendar, et aussi Emlyn et Milly, deux jeunes elves petites et minces, aux cheveux blonds et bruns bouclés. Je n'avais jamais vu de cheveux comme ça auparavant, et au début j'ai pensé que c'était une maladie. Mais quand j'ai posé la question, elles m'ont répondu qu'elles étaient fières de leurs cheveux bouclés. Cependant, leur règle, dans cette sorte de camp d'entraînement scout, était de ne pas interférer avec nous, et surtout de ne pas accepter de nourriture, de vêtements ou de lit. Je les ai donc vus ici et là, avec Mandë, ou quand ils passaient dans le coin.

Ils semblaient s'intéresser aux animaux, surtout aux libellules, qui pullulaient autour de leur camp. Nos chevaux elfes attiraient également leur attention, et je les voyais souvent monter à cru, et même s'amuser avec eux, rire et courir partout. C'était un peu étrange, car d'habitude nos chevaux n'acceptent pas les étrangers. Mais ils se sont vite familiarisés avec ceux-là, leur permettant même d'essayer des selles rudimentaires faites de parties de plantes. De sorte que, bientôt, des hennissements joyeux annonçaient la proximité des étranges scouts, qui restaient cependant cachés dans les buissons, plus bas dans la pente.

Une fois toutes les trois semaines, je faisais un rituel de cerclage partiel de MakTar. J'avais alors une bonne vue sur les pentes. Je les ai aperçus plusieurs fois, pas très loin. Ils avaient construit des huttes, près d'un des ruisseaux qui s'échappaient du plateau. Comment ils ont réussi à abattre des arbres sans haches en fer, je n'en ai aucune idée. Mais ils l'ont fait, et aussi le feu et beaucoup d'autres choses. En tout cas, ils n'étaient pas maigres et ils ne se sont pas plaints de la rigueur de l'hiver, avec deux fois de la neige. Un jour, je les ai vus jouer et rire, pendant que leurs éducateurs étaient occupés à quelque chose. Ils avaient l'air vraiment heureux.

Plus tard ce jour-là, ils se sont dirigés vers un autre village. Ils ne sont revenus que tard dans la soirée, parlant comme pour partager une histoire drôle. Comme ils avaient demandé de la discrétion, nous ne leur demandions pas ce qu'ils faisaient, quand nous les voyions passer ici et là.

 

Certains humains avec lesquels j'ai récemment discuté sur des forums Internet m'ont demandé pourquoi nous n'avons pas cherché à mieux contrôler cette situation. «C'étaient vos enfants», disaient-ils. La réponse est que la liberté individuelle est l'un des fondements de notre culture elfique, et de l'état d'elfe lui-même. L'idée est qu'un individu libre et positif répondra spontanément à tous les besoins de toute société ou situation, plus efficacement que la planification ou qu'un commandement centralisé. Même notre massive entreprise collective ultérieure reposait sur l'accord individuel d'accepter des ordres hiérarchiques stricts. Les rares qui refusaient n'étaient pas punis, mais ils se voyaient confier d'autres rôles, comme la guérison, l'enseignement, etc.

Pour les enfants en particulier, nous pensons comme s'ils étaient des émissaires du futur. Pas littéralement bien sûr, mais c'est une très bonne façon d'accepter leurs propres motivations et objectifs. Ces objectifs sont ce dont ils auront besoin de toute façon, lorsque notre tour sera passé.

Donc, ce que ces gens faisaient avec nos enfants et nos chevaux était déroutant, mais ce n'était pas une raison pour s'y opposer. Quoi qu'il en soit, nous avions d'autres priorités, comme la préparation de l'Exode, qui nous demandait beaucoup d'énergie. Jamais autant nous n'avons médité et assisté à des cérémonies spirituelles!

 

Pour cela, nous passions aussi beaucoup de temps à apprendre: le Conseil des Elfes était très intéressé par notre éducation. Nous avons suivi des cours d'histoire, de géographie, d'agriculture, de menuiserie, de forge, de spiritualité et de culture des autres tribus elfiques. Le Conseil voulait que nous soyons prêts à nous engager dans des activités utiles et pertinentes, une fois de l'autre côté.

Nous recevions régulièrement la visite de l'ambassade des Elfes à Tyron, la capitale du royaume de l'Est. Certains d'entre eux sont restés pendant des mois, vivant avec nous et passant de village en village pour nous parler du monde en général. Nous avons beaucoup appris sur les pays du Shartan, et sur les problèmes croissant au sein de la société du Shartan. C'était intéressant, mais cela ne suscitait pas vraiment d'enthousiasme.

Mais ils nous ont parlé d'autres choses, comme la science. A l'époque, elle n'avait qu'une utilité très limitée, comme de prédire le chemin des planètes dans le ciel, ou pour fabriquer certaines teintures. Mais le Conseil et de nombreux Anciens en attendaient beaucoup plus. La course à la science était déjà engagée par les maîtres de forge, contre les tabous religieux. Elle allait conduire à des armes et des destructions terribles, si bien que nous devions les battre à cette course, dans le Dauriath, avant que le Horiathon ne se rouvre dans sept siècles.

Cependant, d'une certaine manière, la science était incompatible avec la magie. Les messagers ne nous avaient pas confié ce secret à l'époque, mais la science ne serait étudiée que en secret, et seulement dans l'Arlit, la partie du Dauriath qui ne peut pas être vue depuis le Nyidiath. Dans l'Undar, la région visible, où nous irions, nous pourrons restaurer entièrement notre magie. L'incompatibilité sera résolue plusieurs autres siècles plus tard, lorsque la science sera unifiée avec la spiritualité.

 

Un jour, je me suis réveillé avec un sentiment étrange.

Tout était silencieux.

En fait, cela arrive parfois, mais d'habitude nous avions toujours des chevaux piétinant ou hennissaient quelque part. Alors je me suis levé et j'ai commencé ma matinée comme d'habitude. Ma chère femme Amaleen n'était pas là, ce qui ajoutait au silence. Habituellement, même si quelqu'un ne parle pas, nous entendons toujours quelques bruits, comme des pas, un grincement de chaise, et d'autres. J'ai allumé un feu dans la petite cheminée, et je suis allé tailler du bois pour une fenêtre, ou vérifier les planches mises à sécher pour fabriquer des violons. L'une d'entre elles s'était un peu fendue, alors je l'ai cassée entièrement, pour en faire de plus petites pièces.

Plus tard, Amaleen est arrivée, me demandant où était Mandë. Je lui ai répondu, probablement avec les scouts. Il avait passé des semaines d'affilée avec eux, partageant leurs huttes, n'apparaissant ici que tous les trois jours environ.

A cause de cette discrétion habituelle, il nous a fallu deux jours pour vraiment comprendre ce qui s'était passé avec les scouts.

 

Ils étaient partis.

 

Vraiment partis, tous.

 

Les huttes vides et désertes. La literie ouverte, comme si ils avaient été interrompus dans leur sommeil. La nourriture rangée, mais commençant à pourrir dans les casseroles et les cantines. Pas d'effets personnels.

 

Pour rendre les choses encore plus étranges, il y avait une odeur bizarre dans leur campement, et des taches brunes d'une substance inconnue sur les pierres. C'était comme si ils avaient été enlevés par des êtres surnaturels.

 

Ok, ils nous avaient avertis de ça.

 

Mais le problème, c'est que Mandë était parti avec eux!! Et plusieurs autres enfants dans les villages voisins!

 

Et...

 

Il nous a fallu un jour de plus pour découvrir qu'il manquait aussi beaucoup de chevaux.

 

C'était incroyable.

 

D'abord, nous en avons parlé entre nous. Il s'était passé quelque chose d'étrange.

 

Le vol est une chose totalement inconnue chez les Elfes. Seul un motif impérieux pouvait nous faire prendre ce qui n'était pas offert. De sorte que nous étions beaucoup plus étonnés que fâchés. Mais quel motif impérieux, pour prendre tant de chevaux sans demander, et s'enfuir ensuite sans aucune explication?

Nous avons cherché et demandé aux villageois de la vallée. Sûrement, un grand troupeau de chevaux blancs ne pouvait pas passer inaperçu. Mais ils n'avaient pas vu beaucoup plus de chevaux que d'habitude, à part un groupe de chevaux bruns mené par quelques personnes habillées en paysans. Avec tous les changements sociaux en cours, ils ne demandaient plus qui ils étaient à tous ceux qui passaient sur leurs terres.

 

Plus tard, nous avons demandé à l'ambassade des Elfes.

 

La réponse a été très inattendue, et en bref: fermez-là. Oubliez ça. N'en parlez plus jamais, ne le mentionnez plus devant personne d'autre.

 

Ils savaient donc quelque chose. Mais quoi? Tout cela était très étrange, et nous a laissés perplexes pendant de nombreuses années. Certains des chevaux restants ont recommencé à pouliner, mais ils n'ont pas vraiment remplacé ceux qui étaient partis. Ils sentaient probablement la fin du Shamal eux aussi.

 

 

Vingt ans plus tard, le moment approchait, des plans plus précis prenaient forme, sur la façon dont l'évacuation du Shamal allait se faire. Dans le Royaume de l'Est, la reine de Tyron Valeva III accepta de nous laisser transiter par son port, et de là, de contourner le Shartan en bateau, vers le côté ouest, où seraient construits les bateaux croiseurs de Horiathon. Une fois là, nous participerions à leur construction, avant d'embarquer dans l'un d'eux.

Cela semblait bien, mais l'ambassade nous a également donné de discrets avertissements: la reine de Tyron ne laisserait pas les Elfes de la partie ouest du Shamal passer par ses terres. Elle était amie des Elfes, mais pas trop. Elle savait qu'elle devrait nous nourrir, trouver des logements, etc. Elle avait fait un recensement pour ces raisons. En plus, la haine des Elfes avait aussi trouvé une entrée chez son propre peuple, de sorte que plus discrets nous serions, mieux ce serait.

La partie ouest du Shamal devait donc être évacuée par l'ouest, à travers les terres hostiles du Duché de Bubacar, et plus loin, nous devrions traverser à pied tout le Shartan, un voyage épuisant de plusieurs mois à travers de nombreux endroits, la plupart hostiles et ne voulant pas nous nourrir. Le problème, c'est que le duc de l'Ouest n'avait jusqu'à présent publié aucun plan et aucune indication, pas même un seul messager, et nous n'avions aucune idée de quand et où aller.

 

Ainsi, la frontière abstraite que des administrations inconnues avaient tracée sur une carte vingt ans plus tôt était en train de devenir une profonde blessure dans notre pays.

Certains d'entre nous ont un peu triché, commençant à se déplacer vers la partie est. Mais les ressources des terres, déjà tendues par le changement climatique, ne pouvaient nourrir deux fois plus de personnes, si bien que nous devions continuer à cultiver dans la partie ouest.

 

Les premières évacuations ont commencé vers l'est, par la vallée entre le Shamal et l'Arounal. Cet endroit était peuplé de gens dangereux, ceux qui interdisaient la communication entre nos deux tribus. Le premier village évacué fut un de l'Arounal. A cette occasion, les Elfes du Conseil nous ont rapportè un miracle, qui venait juste de se produire chez une autre tribu d'elfes sylvains: une apparition de Shelenae. Un jeune humain et une elfe de la montagne, Fahrad et Mithylia, étaient tombés amoureux, mais leurs parents respectifs refusaient cette union entre leurs deux peuples. Shelenaë les a grondés un peu, et elle nous a montre la nouvelle voie: Les Elfes ne submergeraient pas les Humains, mais les Humains eux-mêmes développeraient les qualités pour devenir des Elfes. Le ton était donné pour les siècles à venir. Et c'était enthousiasmant!

 

Deux, puis trois évacuations eurent lieu, se déroulant comme prévu, tandis que les prochains à partir se dirigeaient vers les villages abandonnés plus proches du point d'évacuation, désertant les villages les plus à l'ouest.

Toujours sans aucune directive du côté ouest, nous avons fait de même, les gens à l'ouest du Shamal commençant à se rapprocher du point d'évacuation à l'est. Un, puis deux points furent ouverts.

 

Nous aurions dû tous nous déplacer vers l'est plus tôt, mais la moitié du Shamal ne pouvait pas nourrir toute sa population.

 

 

 

L'Exode, par Iraen

Nous avons appris brutalement quel était le plan du Duc Bubacar à l'ouest: un jour, nous entendirent soudainement des cris et des braillements, et plusieurs centaines de soldats ont rapidement submergé nos deux villages. Ils criaient des insultes dans une langue inconnue, entrant dans nos maisons pour nous forcer à sortir. Que faire sinon obéir, ou être tué? À ce stade, nous avons tous choisi première option. De toute façon, nous n'avions pas d'armes, ni aucun moyen de nous protéger. Certains d'entre nous ont pu s'échapper par le tendel des autres villages alentour, mais la plupart furent encerclés avant de s'en rendre compte. Nous avons amèrement regretté notre tunnel inachevé. Quant à ces soldats, comment pouvaient-ils haïr des gens qu'ils ne connaissaient pas? Cela dépassait notre entendement.

 

Ils nous ont rapidement rassemblés dans une prairie, pendant que d'autres cherchaient dans nos maisons l'or qu'ils imaginaient que nous avions. Nous avons entendu des bruits de meubles renversés et de vaisselle cassée. Puis ils sont sortis, et bientôt de la fumée a commencé à monter au-dessus du bois: ils avaient mis le feu à notre village! En quelques minutes, les hongars, les shkordzengos, les sculptures de satyres, les arbres à sève, nos vies, nos rêves, sont partis en fumée, sous nos yeux terrifiés!

 

 

Bientôt, ils nous ont ordonné de marcher, avec seulement ce que nous avions sur nous, sans nous laisser prendre aucun bagage, pas même de la nourriture.

C'est la façon amère dont l'Exode a commencé pour nous.

 

Notre propre égrégore protecteur local avait perdu beaucoup de force, à cause surtout des touristes. Mais il était toujours là, même sans l'aide de MakTar. Alors que nous commencions notre descente, j'ai eu une idée étrange: «attention à l'oolong!» ais-je dit. C'était inutile, car cet oolong était clairement hors du chemin, et ils n'avaient pas besoin d'y aller. Mais bien sûr, un des types est devenu défiant, disant que les oolongs n'existent pas, que c'est une légende, etc. Quelques secondes plus tard, il avait la preuve qu'ils existent bel et bien. Un bref cri de terreur, des échos assourdis d'un corps disloqué rebondissant sur les rochers en profondeur, et ce fut un silence soudain chez cette troupe de bavards. Aujourd'hui, je regrette d'avoir fait cela. Mais il est clair qu'il s'est tué lui-même, par stupidité de qualité extra-pure. Cette chose est même devenue drôle, comme je l'ai appris plus tard par mes amis, car TROIS d'entre nous ont fait la même chose, pendant que la file avançait, et aucun d'entre eux n'a appris la leçon. Finalement, un sergent a eu l'esprit de mettre une sentinelle près du trou. Le type s'est mis les pieds de chaque côté du trou, riant de ce tour. Mais quand il a voulu quitter cette posture, il n'avait prise d'aucun des deux côtés. Alors devinez ce qui s'est passé. J'imagine que les démons sous le Shamal se sont beaucoup amusés ce jour-là. D'où le surnom que nous avons donné aux oolongs: les mangeurs d'idiots.

Un peu plus bas, nous avons dépassé un groupe de ces soldats, entourant un des leurs gémissant et agonisant pour on ne sait quelle raison. Deux autres fois, nous avons entendu des hurlements désespérés, par des morsures de serpent. Nous avons réalisé à quel point notre Pacte avec les serpents avait été sage et utile: nous avions marché tous les jours, indemnes, pendant 6000 ans, juste à côté de cette mort horrible. Sans le Pacte, nous n'aurions jamais pu vivre dans le Shamal.

Mais tout cela était malheureusement trop peu, et trop tard, face à une troupe de plusieurs centaines.

 

Nous avons marché sans repos pendant deux jours et une nuit, pour être parqués dans une sorte de cloître, avec des lits de paille, une nourriture rare, des latrines sales, et aucune information sur ce qui allait nous arriver. Il y avait aussi beaucoup de puces, comme si ces soldats les avaient cultivées spécialement pour nous. Heureusement, nous plaisantions, les puces qui piquent un elfe devenaient des puces elfe, et elles préféraient mourir, pour échapper à leur horrible condition de suceuses de sang. Le fait est qu'elles ont vite disparu!

Pire pour moi, j'ai vite découvert qu'Amaleen n'était pas parmi nous. J'espérais qu'elle avait pu se rendre rapidement à l'est, en apprenant ce qui s'était passé.

 

Puis... plus rien. Nous sommes restés dans ce cloître pendant quatre mois! Pas d'évacuation, pas d'exode, pas d'explications. Seulement des insultes quand ils venaient nous apporter de la nourriture, une fois par jour. Parfois, ils amenaient d'autres Elfes, qu'ils cherchaient et arrêtaient. Ou des supposés Elfes, la haine n'est pas un bon discriminant.

Le pire, c'est que nous étions toujours en vue du Shamal! Alors à quoi cela servait-il?

On nous a expliqué plus tard ce qui s'était passé. Le Duc voulait faire un coup d'éclat, une démonstration de bravade: «Voici comment traiter les Elfes. Pas besoin de toutes ces histoires d'évacuation progressive, il suffit de les arrêter et de s'en débarrasser». Le problème, c'est qu'il pensait que nous étions quelques dizaines, au plus quelques centaines. Mais en réalité, l'évacuation de 27 000 Elfes du Shamal, plus 8 000 dans l'Arounal, nécessitait beaucoup de planification, d'administration et de logistique, pas de bravade. Cet idiot avait ordonné cela après une soirée de beuverie, et avant de demander la permission aux nombreux autres gouvernements sur la longue route vers les ports des Elfes. Nous avons donc attendu quatre mois dans cet endroit pourri, toujours en vue du Shamal, simplement pour que les autres seigneurs nous accordent un passage. Ce qu'ils ont finalement fait à contrecœur, sous la menace d'avoir d'autres Elfes à s'occuper. Pour ajouter au trouble, les propres soldats du Duc on refusé de remonter sur le Shamal, terrifiés par «toute la sorcellerie là-haut». En conséquence, le Duc a refusé d'évacuer d'autres Elfes, et par la suite tous nos amis restants ont été évacués vers l'Est. Le prix à payer a été que la reine Valeva III de Tyron, à l'Est, réclama au Duc le Shamal et l'Arounal en totalité, pour paiement du travail supplémentaire. Va nourrir les oolongs, répondit le duc. Vous êtes le spécialiste, finit la reine.

 

C'est ainsi que nous fûmes les seuls engagés dans l'épuisante marche de plusieurs mois vers les ports des Elfes à l'ouest, à travers tout le Shartan. Les réactions des populations ont été diverses, des gardes d'honneur qui nous huaient, à de l'aide humanitaire bien sentie. Mais en tous cas, ce fut dans l'ensemble une épreuve, et plusieurs d'entre nous sont morts de maladies, notre magie devenant incapable de régénérer nos corps devant tant de haine et de fatigue.

 

La dernière étape du voyage a été la traversée d'un plateau désert (décrit dans Le Baiser des mondes): la Piste des Larmes. Ici, les effets de l'abaissement du niveau de l'océan, et de changement climatique qui en résulte, étaient clairement visibles: ce verger luxuriant était devenu incultivable, tandis que la rivière avait creusé un profond ravin dont les bords s'effritaient dangereusement. Plus loin, elle était en train d'engloutir toute une ville, un ancien port maintenant suspendu à mi-pente par manque d'eau. Nous fumes stupéfaits de voir pourrir les coques des navires abandonnés, alors que l'océan s'était retiré si loin que nous ne pouvions plus le voir. Nulle part ailleurs, les changements n'étaient aussi spectaculaires.

Après une descente périlleuse sur un sentier étroit bordé de clôtures portant des insultes anti-elfes, nous sommes arrivés dans une longue plaine, en train d'émerger de l'océan. Ici était l'un des nombreux ports elfiques où étaient construits les bateaux croiseurs de Horiathon!

Cet endroit était stupéfiant: c'était une immense chaîne de production, des planches brutes aux cales sèches, avec une organisation hiérarchique qui semblait si étrangère à l'esprit des Elfes. En effet, nous sommes tous indépendants, attachés à la liberté et à l'initiative individuelle, équilibrés seulement par notre respect inné de la vie. Mais nous avons vite compris que dans ce cas, cette liberté même exigeait cette organisation, comme précisément l'outil de notre liberté vers le Dauriath.

Vous pensez peut-être que mes compétences de menuisier m'ont été utiles. Elles ne le furent pas, car les navires croiseurs de Horiathon devaient être produits en masse au moindre coût possible, tout en restant suffisamment robustes pour supporter le choc de la chute sur le Dauriath. Les couples étaient donc constituées de complexes croisillons de planches brutes, provenant de scieries situées plus haut dans les collines, et assemblées à l'aide d'agrafes métalliques.

Ma première mission de travail était inattendue: il y avait ici des sources de goudron, produisant également du gaz permettant de faire fondre ce goudron dans d'énormes chaudrons. Nous trempions ensuite les planches dans ce goudron bouillant, jusqu'à ce qu'elles en soient imprégnées. Ces fours brûlaient 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, comme un enfer remplissant l'atelier de vapeurs nocives, qui noircissaient les murs et encroûtaient tout ce qui s'y trouvait. Le travail ici était dangereux et malsain, même avec des masques, de sorte que nous n'y restions pas longtemps, et nous étions rapidement remplacés.

Ma deuxième mission fut encore plus curieuse: nous devions préparer un mélange de chaux, de sable, de colle et d'une sorte de fibres de chanvre. Et avec cela, nous... recouvrions des lingots de métal. Bronze, cuivre, étain, fer, laiton. Le résultat était quelque chose qui ressemblait beaucoup à du grès, même irrégulier, je me souviens avoir fait des strates et d'autres motifs de pierre. Leur poids était celui des pierres. Je n'ai appris que plus tard à quoi cela servait: comme tout voilier, les navires croiseurs de Horiathon avaient besoin d'un gros ballast dans leur quille. Mais les traités nous interdisaient d'apporter dans le Dauriath des métaux, des outils ou des livres techniques, uniquement des effets personnels. C'est donc ainsi que nous avons déjoué les inspecteurs pour importer quand même des métaux et des outils utiles, en montrant ces fausses pierres dans les quilles. En fait, ils n'ont jamais pensé à vérifier les quilles, et après quelques années, les inspections sont devenues très laxistes, de sorte que lorsqu'un navire était prêt à partir, nous y fourrions le plus de choses possible, dans la quille et dans les cales: produits chimiques, teintures, graines, outils, instruments de musique, livres, à la seule condition d'être solidement attachés et même collés tous ensemble. On nous avait dit que au cours de la traversée, les navires pouvaient se retourner, de sorte que le moindre jeu dans la cargaison, ou fuite de produits chimiques, tournerait à la catastrophe. En fait, nous n'emportions aucun produit chimique dangereux, ni même aucun liquide.

Plus tard, au fur et à mesure que nous apprenions à travailler, nous étions déplacés le long de la chaîne de production, vers l'assemblage des couples. Il s'agissait d'un treillis complexe de planches, que nous posions dans un gabarit, puis agrafions toutes ensemble en une seule journée. Nos ingénieurs avaient en fait accompli un travail fantastique, tant au niveau de la conception que des méthodes de construction! Chaque cadre avait son propre gabarit, tous alignés par ordre de position dans le navire, le long de plusieurs énormes hangars, et nous n'avions qu'à poser les planches et à y percer des trous, avant de rentrer les agrafes. Ainsi, le risque d'erreur était réduit à un niveau proche de zéro.

 

L'ambiance dans le chantier naval était totalement différente de celle du Shamal. Pourtant, elle était encore très elfique! Dans chaque équipe de travail, et même au repas de midi, les responsables mélangeaient délibérément des personnes de différentes tribus, de sorte que nous avions des échanges incroyables, avec des cultures et des modes de vie différents. Nous avons constaté que nous, les elfes sylvains, si nous attirions davantage de questions, en revanche nous n'avons jamais reçu de mépris ni de reproches sur notre attitude «ambiguë». Il est clair que nous avions une place dans le Dauriath, et pas une place secondaire comme nous l'avons appris plus tard.

Le soir, nous organisions des fêtes, ce qui nous permettait de mieux nous connaître. Mais pas tard, car un travail aussi intense était fatigant, même pour nous, les elfes. C'est ainsi que nous rejoignions rapidement nos quartiers, où nous retrouvions nos compagnons de tribu. C'était finalement rassurant, après toute cette diversité tourbillonnante et ces changements constants.

Tout cela fait que je garde un souvenir impérissable de ces moments fantastiquement intéressants et stimulants. L'odeur du goudron imprégnait tout le port et l'usine, et curieusement aujourd'hui, cette odeur réveille encore en moi une forte nostalgie de ces mois fantastiques.

 

Finalement, un jour avant le départ, nous étions transférés sur le quai de lancement, et enfermés. Ceci afin d'éviter toute fuite d'information sur ce qui serait chargé sur le bateau, dans les dernières heures. Ces précautions avaient pour effet involontaire d'accroître la tension émotionnelle, à la fois d'excitation et de peur. Mais il n'y avait plus de retour en arrière possible à partir de ce moment: même si nous refusions de monter à bord, les gardes nous auraient poussé de force, pour ensuite clouer la trappe sur nous. Nous n'avons eu qu'un bref aperçu de notre propre bateau croiseur de Horiathon, au crépuscule. Il était lisse et sombre, sans ouvertures et sans pont, comme une navette. Furtif, menaçant et mystérieux, et en tout cas très impressionnant: il serait notre liberté, ou notre cercueil. Et en tout cas, une épreuve sérieuse: confinés pour quatre semaines dans un espace étroit, juste suffisant pour étendre nos jambes, avec une nourriture rare et d'autres désagréments. Le pire moment fut d'être entravés, alors que ce terrible engin tournoyait dans l'apesanteur du Horiathon, dans le tonnerre de l'eau autour de nous, en attendant le choc qui verrait notre succès ou notre mort.

Puis ce fut un énorme splash sourd, qui fit craquer et gémir toute la structure. Mais l'entrelacs tridimensionnel soigneusement conçu a tenu le coup! Bientôt, nous fumes repoussés par le terrible jet d'écume, du côté du Dauriath. Le pire était passé, mais nous avions encore deux autres semaines de confinement devant nous, dans un navire de plus en plus sale. Heureusement, dès ce moment les marins ont pris des haches pour dégager un pont, nous permettant de jouir du soleil et de l'air.

 

Nous fumes parmi les premiers à arriver dans ce lieu du Dauriath, et il n'y avait qu'un port sommaire. Arriver à 800 en même temps était un défi considérable, il fallait nourrir et abriter tout ce monde. Le mieux était de disperser rapidement des gens tout autour.

Le démantèlement de notre navire a commencé immédiatement, en plus d'un autre déjà démonté jusqu'à la quille. En effet, une déformation partielle et une rupture contrôlée était ce qui lui permettait de supporter le choc. Mais après cela, il n'était plus fiable comme navire. Et il fallait récupérer tous les objets et matériaux de valeur cachés dans les cales et dans la quille, ou dont le bateau lui-même était fait. Pendant des siècles, les toits du Dauriath ont été recouverts de bardeaux goudronnés provenant des bateaux croiseurs de Horiathon, et nous avons encore aujourd'hui de ces agrafes dans nos maisons.

Heureusement, les précurseurs avaient déjà mis en place une agriculture sommaire, et nous avons rapidement découvert toutes les cultures des Elfes majoritaires, en particulier leur blé et leur pain symboliques.

 

Il m'a cependant fallu attendre 55 ans pour avoir des nouvelles d'Amaleen, et encore plus de Mandë. Le Dauriath n'est pas aussi grand que le Nyidiath, mais les points d'arrivée étaient quand même éloignés de milliers de kilomètres les uns des autres, qu'il fallait parcourir à cheval ou à bord de petits voiliers sommaires. Juste les cartographier a pris des années. Mais les ports avaient mis en place un système astucieux pour trouver les amants séparés ou les tribus dispersées (elles étaient nombreuses, en raison des expulsions forcées). Chaque port tenait un registre des personnes qui y arrivaient, et des endroits où elles se rendaient. Il y avait des points de contrôle dans presque toutes les colonies, qui faisaient la même chose. Lorsque cela était possible, ils s'envoyaient des copies de ces registres, mais souvenez-vous que nous n'avions pas encore Internet, tout était écrit à la plume de roseau sur du papier grossier fabriqué à la main, voyageant dans des fontes de selle ou sur de petits voiliers. De sorte que nous n'avions souvent que des comptes rendus sommaires du point de départ des personnes, et certains furent perdus suite à divers incidents.

C'est pour aider ces recherches, que nous avons ajouté notre nom de tribu à notre nom et prénom. Cela permettait de nous retrouver plus facilement! Toutefois les nombreux elfes nés dans le Dauriath depuis, avaient souvent leurs parents de tribus différentes. Ils ont alors créé leurs propres noms de tribu. La coutume est restée depuis, quoique certains la contestent aujourd'hui.

 

C'est ainsi que j'ai finalement trouvé trace d'un autre navire du Shamal avec le nom d'Amaleen. De là, il m'a fallu encore plusieurs mois pour la retrouver! Elle était en plein rituel de Shelenaë, portant sa robe de prêtresse vert pâle, alors que j'étais en tenue de voyage toute mouillée par la pluie. Malgré cela, nous nous sommes sautés dans les bras l'un de l'autre! Nous nous sommes embrassés passionnément devant l'assistance, jusqu'à ce qu'elle leur explique enfin, les larmes de joie dans les yeux: «MakTar est de retour avec moi»! et nous nous sommes à nouveau embrassés. Après un silence, les participants ont commencé à applaudir et à acclamer ce grand événement. Tout le monde n'avait pas encore la chance de retrouver leurs amoureux, malheureusement, et plusieurs étaient encore dans l'expectative.

 

Plus tard encore, j'ai retrouvé Mandë et ses amis scouts, sauf celle dont le destin étrange est raconté dans l'histoire de Milly Montagne.

Mandë s'excusa profusément de s'être enfui avec les chevaux, sans aucune explication. Il me raconta toute l'affaire, et je fus frappé d'admiration devant ce plan complexe et audacieux du Conseil des Elfes! Mais il avait pris l'affaire en cours, et c'est donc Emlyn qui va raconter l'histoire complète.

 

 

 

Les plans secrets du Conseil des Elfes, par Emlyn.

Bonjour, je suis Emlyn, une des jeunes elves du groupe Elmel (groupe Ellan et Mellanor), le groupe de «scouts» qui est resté plusieurs mois dans le Shamal, pour finalement prendre silencieusement la fuite avec leurs chevaux.

Je suis très heureuse d'aider à écrire ce texte, et expliquer ces choses restées longtemps mystérieuses. Surtout si cela peut aider les Humains du Nyidiath à découvrir le merveilleux état elfique, ou même seulement d'être plus heureux entre eux.

Bien sûr, vous ne nous confondriez pas, Milly et moi, avec les elfes sylvains, lol, avec notre petite taille, notre peau bien colorée et nos cheveux blonds bouclés. À l'époque, nous nous ressemblions beaucoup, et même aujourd'hui, nous sommes restés tous les deux minces et plus petites, avec de jolis petits seins. Pourtant, nous aimons toutes les deux ce que nous sommes, tout comme les elves sylvaines aiment leurs masses de cheveux noirs et leurs seins pâles bien ronds.

En fait, je connaissais Milly, Tendar et plusieurs autres du groupe, bien avant cette aventure. Nous étions tous à Kutum Baya, un pensionnat religieux, dans ce qui était à l'époque le Royaume des Sept Cités, aujourd'hui partie de la République Benmoréenne. L'école avait deux collèges, Mershania et Ishtar.

Mershania est la déesse de l'amour familial, au contraire des autres Mers qui ne s'occupent que de la partie dans le lit. Il était donc logique d'éduquer les enfants de cette manière plus complète. L'apprentissage y était très intéressant, nous étudiions les meilleures matières intellectuelles disponibles à cette époque, à l'exception de la science qui était encore très taboue dans tout contexte religieux.

Comme Ishtar est la déesse des métiers et des travailleurs, le collège d'Ishtar était davantage axé sur le travail manuel, la menuiserie, la forge, la confection de vêtements, etc. Il y avait des elfes là aussi.

Les Elfes étaient mélangés aux Humains, avec les mêmes règles, et toute discrimination ou esprit de supériorité était très mal vu. Mais nous avions aussi un petit temple de Shelenaë, réservé aux elfes, avec une heure par semaine d'éducation spirituelle. En ce temps je trouvais la méditation super-barbante, ha ha ha ha!

Mais les deux races et les deux collèges avaient tous la même cour et la même cantine, intentionnellement, afin d'éviter de créer un état d'esprit de séparation entre sexes, entre races ou entre classes sociales. La devise de l'école était «Différents talents, une seule communauté», et cela incluait à la fois des compétences intellectuelles et des compétences manuelles, sur un pied d'égalité. Bien sûr, on nous servait des sermons sur ça tous les dimanches, lors des cérémonies au temple. Mais nous, les élèves, appliquions cette politique à notre manière, en faisant d'énormes «batailles de polochons œcuméniques» entre les deux collèges, criant chacun nos incantations comme des chants de guerre.

À l'époque, dans le Royaume des Sept Cités, les Elfes vivaient ouvertement parmi les Humains. Mais malgré tout, nous étions souvent méprisés. La plupart des parents mettaient alors leurs enfants dans cette école, afin qu'ils reçoivent une bonne éducation, sans subir de notes injustes ni voir tout le temps des visages laids déformés par la haine. Le fait est que presque tous les elfes réussissaient le difficile concours d'admission.

Cet internat était ouvert aux garçons comme aux filles, à l'exception bien sûr des dortoirs qui étaient séparés. En compensation, nous organisions des expéditions de batailles d'oreillers vers les garçons, afin de «lutter contre la discrimination sexuelle», au grand désespoir des nonnes. Bien sûr, nous étions des pré-adolescents, nous voulions juste nous amuser ensemble, et nous ne pensions pas encore à l'amour. Même si plus tard, certaines de ces amitiés se sont naturellement transformées en amour.

 

Quand je vois ce que Itan Milly est devenue aujourd'hui, vous ne croirez pas si je vous disais l'avoir vu brandir un polochon avec un sourire malicieux, ou que nous faisions le mur pour aller piquer des rubans et des fanfreluches dans les magasins du coin. Bien sûr, l'école nous a attrapés, et ils ont payé les commerçants. Mais nos adorables petites fesses rondes étaient bien rouges ce soir-là!

Sinon, les religieuses étaient très gentilles et elles nous soutenaient beaucoup, sachant que nous avions besoin d'une compensation pour ne pas avoir nos parents. Elles étaient également très serviables, et si quelqu'un ne comprenait pas une leçon, elle pouvait demander en privé des explications supplémentaires. Nous les aimions donc, à peu d'exceptions près.

Il y avait bien sûr beaucoup d'histoires qui circulaient, de sorte que, les enfants étant les mêmes partout, un soir dans le dortoir, par pure curiosité scientifique, nous avons baissé nos culottes, pour voir s'il y avait vraiment des différences anatomiques entre les filles humaines et les elves. Nous n'en avons trouvé aucune. Nous ne pouvions pas faire cela avec les garçons, car cela aurait impliqué plus qu'une fessée. Mais nous parlions avec eux, et de même, ils n'avaient trouvé aucune différence visible, juste ils ont dit les garçons elfes sont mieux dotés. Mais vous ne lirez pas ce genre de trucs dans Tolkien, c'est sûr!

Tout cela nous faisait une vie très heureuse, et nous étions enthousiastes dans les études, promises à un grand avenir. Beaucoup de souvenirs impérissables et d'expériences uniques, pour toute la grande famille des Bayanis, comme nous nous appelons encore entre anciens.

 

Jusqu'au jour où nous avons appris que tous nos parents aimés avaient été tués lors d'un pogrom anti-elfes.

 

Cela arrivait chaque automne, avec le vin nouveau. D'habitude, c'était juste un bizutage, mais cette fois-ci, ça avait été jusqu'à la tuerie.

À partir de là, les choses ont tourné à l'aigre pour nous, car il n'y avait plus personne pour payer notre scolarité et notre nourriture. En fait, je pense que quelqu'un a quand même payé, car nous avons pu terminer notre année scolaire. Mais plus tard, lorsque l'école a fermé pour les vacances d'été, nous n'avions nulle part où aller!

C'est là que nous avons rencontré les diplomates elfes, pour la première fois. Oui, les fameux types en toge grise (A l'époque il n'y avait pas de femmes parmi eux, car, il faut le dire, les gens dans le Shartan étaient encore des sacrés phallos, et ils n'auraient jamais parlé de politique avec des femmes). Nous avons été très impressionnés de rencontrer ces types en personne, avec leur aura de magie et de pouvoir. Ils nous ont demandé ce que nous voulions faire, après la fin de l'année.

C'est ainsi que nous avons été pris en charge par l'ambassade du Conseil des Elfes. Mais, très exceptionnellement, nous avons été envoyés dans une sorte de camp d'été, au lieu d'être placés dans différentes familles adoptives elfes. L'adoption est la règle chez les elfes, mais cette fois-ci, il y avait beaucoup plus d'enfants à adopter que d'habitude. Du moins, c'est ce qu'ils nous ont dit.

Dans ce camp d'été, nous avons rencontré Ellan et Mellanor, qui nous ont été présentés comme des éducateurs. Ce fut un moment fantastique, le camping, le scoutisme, la construction de huttes et les jeux! Aujourd'hui, je pense que le Conseil avait repéré ce lot de jeunes orphelins, et qu'il avait envoyé ces deux prêtres de haut niveau à cette fin, sous l'apparence d'animateurs. Mais les derniers jours, nous avons été pris un par un, par Ellan, Mellanor, et deux autres inconnus, sous prétexte de décider l'adoption. C'est ce qu'ils disaient. En fait, plusieurs d'entre nous se sont vu proposer une mission, mais sans la révéler: c'était une entreprise secrète, dangereuse et sans retour. Certains ont refusé, et ils ont été emprisonnés avec des parents adoptifs, dans un des futurs ports, pour partir sur les premiers bateaux croiseurs de Horiathon. Ceux qui ont accepté ont été emmenés dans un endroit totalement différent. Non pas à des parents adoptifs, mais à une aventure complètement folle et impensable, dont nous n'avons pas eu le droit de parler avant la bataille du Horiathon, sept siècles plus tard.

 

Pendant longtemps, parler de la courte époque précédant l'Exode est resté un tabou, même parmi nous dans le Dauriath. On ne sait jamais, le cloisonnement n'était pas parfaitement étanche, et des espions pouvaient s'infiltrer dans le Dauriath et renvoyer des messages. Nous avons trouvé des dizaines de tentatives de ce type, et il est bien connu que des messages étaient renvoyés au Nyidiath, à l'aide de catapultes près du Horiathon, ou attachés à des oiseaux migrateurs. Bien qu'aucun message officiel n'ait été envoyé, plusieurs groupes l'ont fait de leur propre chef. C'est pourquoi les plans cachés du Conseil des Elfes sont restés secrets même dans le Dauriath, dévoilés seulement après la Bataille du Horiathon et notre victoire définitive.

 

En bref, le Conseil des Elfes était très conscient des motivations sournoises des Rois Humains: ces rois étaient persuadés que d'envoyer les elfes dans le Dauriath équivalait à les envoyer à la mort. Ou, au mieux, vers une terre sauvage, où ils vivraient comme des animaux, incapables de créer la moindre civilisation, et encore moins une quelconque force. Les plus intelligents pensaient même qu'ils pourraient un jour aller eux-aussi dans le Dauriath, et dans ce cas, ils voulaient une terre libre de toute puissance elfique.

À l'époque, les rois humains étaient encore imprégnés d'idées religieuses, de sorte qu'ils pensaient être plus moraux en laissant vivre les Elfes. Mais ils ont pris quelques précautions, pour qu'ils ne vivent pas longtemps. Laissez-les mourir, à condition que ce ne soit pas de nos mains.

Le plan du Conseil des Nations humaines était donc clair dès le début, et les espions elfes ne pouvaient que confirmer: les elfes devaient partir, car c'était moins laid que de les exterminer. Mais ils devraient partir sans outils, sans métaux, sans connaissances, sans graines!

 

C'était 20 ans avant l'Exode, et beaucoup de choses devaient encore être négociées dans les traités. C'est-à-dire que les elfes devaient céder sur certains points, pour gagner d'autres points en échange.

Leur premier sacrifice a été de payer eux-mêmes les dépenses de l'Exode, en particulier la construction des 22 000 «Navires de la Liberté» dans 45 ports. Ce qui libérait le Conseil des Nations humaines des principales dépenses. Une très bonne affaire, pensaient-ils, un coût bien moindre qu'une guerre. Mais en fait, cela a permis aux Elfes de cacher autant de choses qu'ils le voulaient dans les navires, avec des astuces comme les fausses pierres de ballast recelant des lingots.

Le deuxième sacrifice était de ne pas apporter d'outils, de connaissances ou de métaux. Et si les négociateurs elfes tinrent tant à construire les navires eux-mêmes, c'est précisément pour contourner ce second sacrifice, en cachant autant de choses que possible dans les quilles, ou dans le double bordé. Saviez-vous que la feuille d'or est le meilleur matériau de calfatage qui soit? Un peu cher, c'est sûr. Mais si c'est la vraie cargaison...

 

Mais il y avait une chose qu'ils ne pouvaient pas cacher dans les quilles: des animaux vivants, surtout des chevaux.

À l'époque, les chevaux étaient indispensables pour beaucoup de choses: voyages, transports, labours, moulins, etc. Sans eux, en effet, les elfes resteraient des sauvages, des sauvages inoffensifs, pieds nus, vivant dans des huttes et se nourrissant de champignons, et peu nombreux de toute façon.

C'est pour cela qu'ils nous demandaient le second sacrifice, et il n'était pas acceptable. Le Conseil des Elfes devait donc faire quelque chose, tout en ayant l'air d'accepter ce second sacrifice, afin de s'approprier d'autres compensations.

Mais le véritable plan était d'envoyer des chevaux dans le Dauriath, bien avant que les traités ne l'interdisent, et surtout avant que le Horiathon ne soit contrôlé et gardé contre des bateaux non autorisés. Cette vérification n'a jamais été faite sérieusement, mais le Conseil devait être sûr: une seule découverte pouvait compromettre l'ensemble!

 

Problème, à ce moment, les navires croiseurs de Horiathon n'étaient encore que des dessins non testés. Le Conseil des Elfes avait besoin d'un plan d'urgence, qui pouvait être mis en œuvre immédiatement.

Le Conseil était conscient que des Elfes avaient déjà envoyé des radeaux avec de petits animaux. Cela fonctionnait, mais avec de lourdes pertes, lorsque les cages ne s'ouvraient pas, ou qu'elles coulaient avant d'atteindre une quelconque terre. C'était le coût malheureux du peuplement d'un autre monde. Mais grâce aux radeaux, il y avait déjà beaucoup d'insectes dans le Dauriath, et des vers de terre. Ces radeaux ont eu un tel impact sur la culture des elfes qu'aujourd'hui encore, un paquet d'oeufs ou de graines dans la soute d'un avion est appelé un radeau.

 

Mais cela ne pouvait pas fonctionner avec de gros animaux. Ils devaient alors être accompagnés. C'était un plan audacieux, désespéré et courageux: les chances de survie des elfes accompagnateurs étaient estimées à 30%. Et ils n'avaient que deux ans pour le mettre en œuvre.

 

Le plan était toujours d'envoyer des radeaux, mais en groupes attachés ensemble. Ils étaient sensés se détacher, pour absorber le choc à l'arrivée sur le Dauriath, le moment le plus dangereux certainement. Des tests avaient déjà été effectués dans des cataractes, avec succès. Sur les quatre testeurs, un seul avait été blessé, une jambe cassée, à cause d'un harnais mal fixé. Cela aurait pu être pire, et ils le savaient. Mais c'est ainsi que les situations de survie urgente suscitent souvent un courage et un esprit de sacrifice incroyables, parfois de la part de gens d'apparence bénigne, des adolescents en l'occurrence.

 

Des adolescents ont été sélectionnés, pour être envoyés. Pourquoi des adolescents? Il y avait de nombreuses raisons, dont certaines n'ont pas été consignées. La plus connue était qu'ils n'avaient pas encore créé de liens d'amour. Ou bien, c'est triste à dire, mais ayant leurs parents tués dans des pogroms, ils n'avaient rien à perdre. Le fait est que beaucoup d'entre nous étions orphelins, élevés par d'autres familles (l'adoption était systématique dans les communautés elfiques). Nous avons nous-mêmes eu nos parents tués, et avons échappé à leur sort uniquement parce que nous étions à l'école de Kutum Baya. La rage et le désespoir sont de puissants motivateurs, bien que spirituellement très dangereux. C'est pourquoi nous étions encadrés de près, même si nous ne l'avions pas remarqué à ce moment. Nos «éducateurs» n'étaient pas des grands prêtres au hasard.

 

Nous avons suivi des cours accélérés d'écriture, de calcul, d'artisanat, de sciences et d'ésotérisme également, et nous avons été initiés à la plupart des pratiques spirituelles. Le Conseil ne voulait pas envoyer d'ignorants: notre rôle, une fois les chevaux acheminés, était d'établir les premières bases d'une économie et d'une agriculture elfiques, afin que les futurs millions d'immigrants ne meurent pas simplement de faim en arrivant dans un monde vide. En clair, c'était une énorme responsabilité, sous les apparences d'un jeu de rôles élaboré. Nous avions plusieurs autres missions, comme la cartographie, la recherche de minerais, et surtout la multiplication des semences et des outils, afin que l'agriculture soit prête dès les premières arrivées de masse. Très important aussi, nous devions établir un lien spirituel avec la terre, afin qu'elle soit accueillante pour les immigrants. Le Conseil ne savait pas à quoi s'attendre dans le Dauriath, mais les récits abondaient, dans toute l'histoire des elfes, de vibrations et d'esprits des lieux existant bien avant les premiers elfes ou humains, parfois dans les rochers eux-mêmes. On s'attendait donc à l'inattendu, et en effet le Dauriath s'est avéré receler beaucoup de choses étranges, et même de vrais mystères.

 

Puisque nous étions des adolescents, on nous a appris comment fonctionne réellement l'amour elfique, avant de nous lâcher dans la nature en ne comptant que sur nos propres moyens. Ni l'elfe ni l'elve ne perdent de fluides corporels. Une telle exigence surprend et effraie souvent les hommes voulant devenir des elfes. Mais après quelques essais seulement, ils en voient les avantages: l'elfe peut avoir beaucoup plus de plaisir, tout comme font les femmes. Dans le cas d'un couple humain devenant elfe, plusieurs années peuvent être nécessaires pour y parvenir. ((Sur Terre, cette nouvelle façon d'aimer a été dévoilée par le maître Taoïste Mantak Chia, dans deux livres. Pour les hommes: L'énergie sexuelle masculine, testé et approuvé par mézigue, et pour les femmes, Le tao de l'amour retrouvé: L'énergie sexuelle féminine)).

Ensuite, le couple doit apprendre à synchroniser son plaisir, afin d'échanger son énergie. Cela nécessite un peu de télépathie, et c'est ainsi que la magie commence dans un couple d'Humains voulant devenir des Elfes. Dans le cas des mariages entre humains et elfes, le déclenchement soudain de cette communication peut être très fort, certains l'ont même trouvé brutal. Mais dans les deux cas, ce lien spirituel est ce qui rend l'amour des elfes beaucoup plus fort que le simple lien émotionnel des Humains. Et capable de durer des siècles et plus, malgré tous les incidents possibles.

L'inconvénient est que, si l'un des partenaires est trahi, la soudaine privation d'énergie peut le rendre très malade, et même le faire mourir. Encore que cette notion de trahison est différente de la notion humaine d'infidélité. En effet, ce n'est pas le simple fait d'avoir une relation avec un autre partenaire qui est dangereux, mais le fait de couper le lien énergétique, en devenant hostile ou indifférent au partenaire habituel. ((Sur Terre, c'est aussi couper le lien énergétique qui est dangereux, même si il n'est pas magique)). Pour ces raisons, les aventures extra-conjugales sont rares et mal vues chez les Elfes. Sans toutefois être punies. Mais cela arrive, et on a aussi des mariages multiples, ou entre même sexe, qui fonctionnent bien, si la magie a été établie de cette façon. Mais si quiconque coupe le lien énergétique, il perd son état d'Elfe. Sans parler de ce qui arrive à quiconque viole un ou une elfe, dont il vaut mieux ne pas parler.

Cette façon d'aimer est également une excellente méthode de contrôle des naissances, sans besoin d'aucun système extérieur. Et indispensable, car si nous faisions des enfants pendant des milliers d'années, nous aurions une sacrée crise de population!!

Du temps de la préhistoire, par manque de contraception, les humains laissaient mourir les bébés surnuméraires. C'était un moindre mal, car sinon, tous les dix ans la moitié de chaque tribu mourait de faim. C'est probablement l'origine de la légende désobligeante selon laquelle les anciens elfes offraient des bébés en sacrifice. Bien au contraire, lorsque Shelenaë a découvert l'état elfique, Elle a décidé de remédier à cette horrible coutume. Elle n'a jamais eu d'enfants elle-même, Son couple étant stérile. Mais Elle avait quand même de forts sentiments maternels envers les bébés abandonnés. Il y a eu un répit temporaire après le Tankaor, quand il a fallu repeupler les Montagnes Bleues. Cela Lui a donné le temps de concevoir ce merveilleux système de contraception automatique.

Et quand un couple veut un enfant, alors? Il fallait le savoir, sinon nous serions stériles là-haut! Pour cela, il y a un entraînement spécial et un rituel, qui fait démarrer ce qu'il faut dans chacun des deux corps. Ainsi, les enfants non désirés sont très rares, et tous les enfants sont de toute façon les bienvenus.

Dernier point, nous faisons souvent des Grandes Familles, plusieurs couples unissant leurs efforts pour élever leurs enfants, les scolariser, etc. (A ne pas confondre avec un mariage multiple: dans une Grande Famille chaque couple a sa propre chambre). Cela permet surtout d'éviter que des enfants uniques ne grandissent sans compagnons, à cause de nos naissances rares.

 

Le Conseil des Elfes devait sélectionner des chevaux. De nombreuses tribus d'elfes avaient des chevaux. Plusieurs étaient en train de devenir des chevaux elfiques. Mais le Conseil avait beaucoup plus d'informations que nous le pensions. Ils étaient au courant des chevaux elfes dans le Shamal. C'est pourquoi ils ont discrètement vérifié l'histoire, tout en nous contactant pour l'Exode. Ils ne se sont pas concentrés uniquement sur les chevaux, pour éviter d'attirer l'attention. Pour la même raison, ils ont décidé de ne pas mettre la tribu du Shamal au courant, car certains d'entre eux pourraient parler, par inadvertance, ou sous la torture. Ils n'ont donc pris aucun risque.

C'est ainsi que nous avons fait ce groupe de scouts, en prétendant apprendre à vivre dans la nature, une couverture très crédible. Nous avons également étudié les libellules, ou les esprits des lieux, toutes choses dont les Rois Humains ne se souciaient pas, et qu'ils considéraient même avec dédain. Nos espions nous ont dit qu'ils ont ri en apprenant l'existence de ce groupe, le considérant comme une fantaisie elfique débile. Grosse erreur, c'était extrêmement sérieux, et notre principal objectif était en effet de prendre les chevaux pour les envoyer sur des radeaux, avant que cela ne devienne impossible. L'étude des libellules pouvait se faire n'importe où, mais l'étude des chevaux de Shamal ne pouvait se faire que dans le Shamal. Cet endroit même aurait dû être un indice précieux pour les Rois Humains, mais ils ne croyaient pas non plus à ces histoires de chevaux magiques! Du fourrage pour les Elfes, disaient-ils. Du fourrage très nourrissant, en effet.

 

Nous, les adolescents, nous nous lions rapidement d'amitié. C'est ainsi que Mandë, et d'autres membres de la tribu Shamal, ont rejoint notre groupe. Nous avons senti qu'ils étaient avec nous dès le début. Même nous nous doutions que Mandë avait déjà plus que de l'amitié avec Milly, et je me suis moi-même marié avec Tendar peu après notre arrivée dans le Dauriath. Je suis même heureuse de dire que nous avons eu le tout premier bébé là-haut! Nos soi-disant éducateurs, en fait de grands savants et des yogis, ont accepté ces nouveaux membres, malgré leur manque d'éducation, pour leurs qualités spécifiques d'elfes sylvains, en particulier leur lien beaucoup plus fort avec la nature. Des choses comme le Pacte des Serpents pourraient être extrêmement utiles dans le Dauriath.

 

Vers la fin du camp, nous savions que nous allions bientôt partir, mais pas exactement quel jour. Cette nuit-là, des messagers du Conseil sont arrivés, contournant les villages du Shamal par leur propre chemin de ronde de MakTar. Ils apportaient... de la peinture. Oui, de la teinture. Le jour de la peinture était le nom de code pour notre départ. Ils ont peint les chevaux blancs en différentes couleurs! Marron, tacheté, nous nous sommes beaucoup amusés à les décorer, et apparemment les chevaux ont aimé ça aussi. Ils ont senti que nous avions besoin de leur entière coopération. Personne n'avait pensé à cette ruse de les peindre, et c'est ainsi qu'ils ont échappé à toutes les enquêtes des elfes du Shamal eux-mêmes. En effet, plusieurs groupes de chevaux bruns ont bien été vus par les habitants des environs, et dans les plaines à l'est du Shamal, mais personne ne s'est douté de leur identité, même pas les elfes du Shamal eux-mêmes, lorsqu'ils se sont renseignés.

Une fois notre peinture terminée, nous avons jeté toutes les preuves dans un oolong à proximité, les pots de peinture, les pinceaux, et tous les livres de haut niveau que nous avions utilisés en cours. Puis nous sommes partis, frissonnant de la fraîcheur de la nuit, et le cœur lourd, je dois dire, de quitter ce merveilleux Shamal. Mandë avait des raisons particulières d'être triste, car il ne verrait plus ses parents avant des dizaines d'années, peut-être jamais.

Ce que nous sommes devenus est raconté dans l'histoire de Milly Montagne. En bref, notre groupe, avec Mandë, Tendar et Milly, a vu notre radeau se briser en plusieurs morceaux, comme il avait été conçu pour ce faire. Nous avons pu nous rassembler, sauf Milly qui a été envoyée dans une autre direction par le puissant jet d'écume de la cataracte du Horiathon. De là, chacun à notre manière avons préparé le terrain pour l'arrivée des immigrants. Et nos chevaux magiques ont joué un rôle irremplaçable dans cette entreprise colossale, que nos frêles épaules d'adolescents n'auraient jamais pu soutenir autrement.

 

Plus tard, les rois humains ont formellement interdit l'envoi de chevaux dans le Dauriath. Personne ne savait que nous en avions déjà, et le Conseil des Elfes s'est bien gardé de leur dire qu'il était trop tard. C'est ainsi qu'ils ont pu demander d'énormes compensations pour cette perte imaginaire. En particulier, la construction des navires croiseurs de Horiathon nous a coûté la plupart de nos réserves d'or. Mais cela nous a permis de transporter autant d'outils et de connaissances que nous pouvions en charger dans les navires.

De toute façon, nous n'aurions jamais fait confiance à des vaisseaux humains dans ce but. Ils dissimuleraient certainement quelque trahison, comme d'être sabotés pour se casser lors de la chute sur le Dauriath. En plus, seuls des vaisseaux spécialement conçus pourraient supporter un tel choc. Seuls les ingénieurs Elfes pouvaient le faire. Et encore, avec l'aide de MakTar, dont l'influence a été perçue à plusieurs reprises, apportant l'inspiration pour toutes les idées nouvelles que cette conception audacieuse exigeait.

Nos petits radeaux contenaient déjà chacun une tonne d'outils, de graines et de livres, protégés de l'eau dans les barils servant de flotteurs.

 

Et en effet, lorsque nous arrivons dans une terre aussi immense, totalement sauvage et indomptée, nous sommes frappés d'admiration. L'émotion fantastique des pionniers. La découverte d'une autre planète, littéralement.

Quand nous nous sommes retrouvées échouées sur cette plage, malades et sales de ces semaines en mer, nous avons remercié l'Unique, avant même nos dieux elfiques. C'était la fin de l'après-midi, et le soleil frôlait une montagne voisine. Comme prévu, il y avait des rochers, de la terre et du sable, mais la bonne surprise était que le Dauriath grouillait de vie, de fleurs, d'oiseaux, d'insectes, de papillons, de baies, de champignons. Toutefois, avant d'admirer, il nous fallait rapidement détacher nos chevaux, qui piaffaient dans les radeaux. Nous avons dû tirer nos barils, avant que la marée ne les emporte. Tout cela avec nos membres affaiblis par des semaines de confinement. Nous avons même dû tirer deux chevaux, trop affaiblis pour marcher. Et tout le bordage de nos radeaux, qui allait devenir notre première maison.

Tout cela nous a mené à la nuit bien tombée. Puis nous avons découvert quelque chose de totalement inattendu. Le Nyidiath était dans le ciel, bien sûr. Mais il y avait de faibles taches de lumière: les villes. Puis nous nous sommes souvenus: c'était le jour du festival du solstice d'été. Une date très propice pour commencer une nouvelle vie. Nous avons allumé un petit feu, malgré la recommandation d'un couvre-feu. Mais notre petit feu de paille était bien trop faible pour être visible d'où que ce soit dans le Nyidiath.

Nous avons passé une première nuit inconfortable dans le Dauriath, sur la plage. C'était une sensation époustouflante, d'avoir une planète entière pour nous seuls. Nous étions pleins d'idées et de projets, et avides de les lancer tous en même temps. En effet, les premières lignes que nous tracerions deviendraient plus tard des membres majeurs de toute notre civilisation.

Nous avons également ressenti l'ambiance du Dauriath. Bien sûr, elle était différent de celle du Nyidiath. Elle était plus brute, plus variée. Le destin mouvementé des roches, et leurs milliards d'années d'existence. À l'époque, nous ignorions ces choses, mais le Dauriath avait été exposé pendant quatre milliards d'années à nu dans l'espace, sans air, et certaines roches autour portaient encore une croûte métamorphique due à la radioactivité spatiale. Ces roches étaient très variées, et dès le premier jour, nous en avons trouvé une en fer. C'était vraiment inattendu, et très bienvenu. Je me souviens que nous avons fait notre première fusion de fer seulement trois semaines plus tard.

 

Après nous être remis de ce fantastique voyage, nous avons compris l'énorme tâche qui nous attendait. Les gens d'aujourd'hui ne s'en rendent pas compte. Mais une nouvelle planète vierge n'a pas de supermarchés, pas de médecins, pas de routes. Nous étions nus comme à notre naissance. Tout devait être construit, même un simple cure-dent.

Avec ça à l'esprit, je vous assure que vous vous agrippez au moindre outil, fut-il un simple marteau ou même une cuillère, comme un noyé qui s'accroche à une bouée. Nous avons même utilisé des outils en pierre, pour épargner notre petite réserve de métaux.

 

Par contre les chevaux furent immédiatement à l'aise, n'ayant besoin de rien d'autre que de l'herbe, qui poussait en surabondance un peu partout. Ils ont donc rapidement pouliné et essaimé, au point qu'en quelques années nous avons perdu leur compte. Mais certains sont restés avec nous, et ils ont été d'une aide inestimable, pour labourer, porter des charges, et surtout voyager. Il était en effet impératif de connaître les environs, car nous ne pouvions pas rester à côté de cet océan qui montait.

 

Suite de cette histoire, dans les temps modernes

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