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Lokouten        Chapitre 8       

 

Chapitre 8
Enken et Elaminaroa

 

 

Enken était un des tout nouveaux meneurs de jeu de l'Université Shédroup Ling de la vallée d'Antus, dans les monts Draminyan, an nord du continent dumrien Ashur. (Il faut noter que, les conduits respiratoires des Dumriens étant différents de ceux des Humains, les langues dumriennes ne comportent pas de sons nasalisés tels que on, en, in. Pour cette raison ces noms se prononcent ènekène, anetus, draminyane, et tout à l'avenant.)

Quant à l'indication «au nord», vu les saisons extrêmes de Dumria, elle désignait tout au plus le 30ème parallèle. Plus près des pôles, les écarts de température y étaient tels que peu de monde y habitait en permanence; mais beaucoup de migrants y séjournaient, quand il y faisait bon. Les régions polaires de Dumria étaient caniculaires et humides l'été, avec un jour continu et des températures de quarante degrés, tandis qu'en hiver régnaient la glace et l'obscurité, où le thermomètre plongeait à moins quatre vingt ou pire. Par contre le bref printemps y était très agréable, et l'automne y faisait un second printemps. En général, seules des plantes semi-annuelles à croissance rapide pouvaient survivre dans ces conditions. Ceci faisait que, au printemps et à l'automne, ces lieux étaient couverts de fleurs et de cultures intensives, des plantes de quelques centimètres de haut seulement, mais capables de donner une récolte en quatre semaines. Ce qui explique que ces régions avaient quand même leurs fidèles, vivant dehors quand il faisait bon, ou se réfugiant dans des cités souterraines quand il faisait trop chaud ou trop froid.

C'étaient les scientifiques terriens de l'Université Shédroup Ling de Lhassa qui avaient les premiers pris officiellement contact avec Dumria, mais ce n'était pas du tout pour cette raison que les scientifiques Dumriens les avaient choisis pour représenter la science terrienne sur Dumria La raison en était que Shédroup Ling avait développé une méthode scientifique, L'Epistémologie Générale, qui permettait d'appréhender les phénomènes de l'esprit aussi rationnellement que les phénomènes physiques, même si ce n'était pas avec la même précision mathématique. D'autres universités publiques ou privées s'étaient aussi inspirées de cette Epistémologie Générale, ce qui leur avait valu d'être elles aussi invitées sur Dumria La science physique matérialiste traditionnelle de la Terre, celle des 19eme et 20eme siècles, n'intéressait guère les Dumriens, pour la simple raison qu'ils la connaissaient déjà depuis plus de 2000 ans. C'était plutôt eux qui avaient à enseigner la Terre dans ce domaine.

Sur Terre, Shédroup Ling avait sa direction à Lhassa, au Tibet, et plusieurs centres d'enseignement ou de recherche dans les principaux pays du monde, Europe, Etats Unis, Brésil, Inde, Chine, Japon... Il était donc naturel qu'elle ouvre aussi plusieurs centres sur Dumria, comme celui d'Antus. On comprendra que, l'enseignement se faisant uniquement à distance, par l'Hypernet interstellaire, Shédroup Ling Terre ne s'occupait que de l'enseignement proprement dit, l'organisation matérielle des centres Dumriens étant laissée à la seule initiative de leurs étudiants. Toutefois une première génération d'étudiants s'apprêtait déjà à devenir enseignants à leur tour, aussi la section Dumrienne de Shédroup Ling s'acheminait-elle vers son autonomie.

Les Dumriens qui s'impliquaient réellement dans les relations avec la Terre n'étaient que quelques milliers, et la plupart avaient la seconde version de cerveau, plus ouverte. Les autres Dumriens se contentaient d'assister à ce jeu, ou de le commenter. Par contre ceux qui s'y impliquaient le faisaient presque tous à plein temps: c'était leur jeu. C'étaient les «humanologues», des sociologues et psychologues qui se chargeaient d'étudier les relations avec le monde complexe et déroutant des Terriens.

Enken jouait donc à organiser l'enseignement de la science terrienne, notamment des étonnantes connaissances issues de l'Epistémologie Générale. Mais son dada secret était plus précisément l'étude des phénomènes psychophysiques. Faute de toute religion, la science dumrienne avait évolué comme celle de la Terre: uniquement sur le plan matériel. Toutefois, contrairement à la science terrienne, ce n'était pas par refus de cette dimension spirituelle, mais seulement par ignorance. Ainsi Enken faisait partie d'un groupe de pionniers qui exploraient le domaine entièrement nouveau des interactions de la conscience et de la matière, interactions qui seules permettent l'accès au Grand Saut, ce que les Terriens appellent la «transition spirituelle» (Voir «Les Planètes manquantes»), qui un jour emmènerait Dumria en son entier vers un «ailleurs» paradisiaque. Même si Enken et ses amis avaient eu des siècles pour s'habituer à cette idée de grand saut, explorer enfin ce domaine était pour eux une aventure vraiment excitante, bien plus intéressante que tous les autres jeux de Dumria

Enken avait installé son centre Shédroup Ling dans un ancien palais désaffecté, qui contenait un immense amphithéâtre elliptique et de nombreuses petites salles, permettant à plus de cinq mille personnes d'étudier en même temps. Ce bâtiment, au sommet d'une colline boisée, avait un corps en forme de dôme ovale, de teinte bleu-mauve pastel, et plusieurs minarets irrégulièrement disposés. Une rangée de grandes fenêtres en faisait presque le tour, et plusieurs rangées de petites fenêtres ne faisaient chacune qu'une partie du tour. Le sommet du dôme était lisse et nu, alors que le bas des murs comportait des pinacles et des arc-boutants aménagés en jardins suspendus. Ainsi il n'y avait pas de limite précise avec les roches et les arbres environnants, comme si ce bâtiment était le sommet naturel de la colline. Les salles intérieures étaient toutes de formes elliptiques ou semi-circulaires, laissant entre elles de nombreux vides mis à profit pour créer un système d'escaliers et de passages secrets incroyablement compliqué, qui se prolongeait loin sous terre. Dans certaines caves se trouvaient encore d'étranges machines antiques, datant de l'époque où le palais avait servi à des jeux de physique. La plus grande était un des premiers synchrotrons dumriens, de douze mètres de diamètre. Il était entièrement rouillé et ses bobinages isolés avec une matière végétale étaient pourris depuis longtemps, emplissant son hall d'une forte odeur de résine et de moisi, mais ses trois mille ans en faisaient une relique très vénérée. Ainsi de nombreux visiteurs parcouraient-ils le dédale de souterrains humides rien que pour venir le voir.

Ce bâtiment avait presque quatre mille ans d'âge, mais sa constitution en blocs de granite cyclopéens lui assurait encore un bel avenir, a condition de refaire les mortiers de couverture tous les cent ans environ. Au niveau des joints entre les blocs, avaient été aménagées des rainures, dans lesquelles on avait coulé du bronze. Ainsi les blocs géants étaient irréversiblement clavetés entre eux, enserrés dans une massive grille de métal. Les joints étaient protégés par un calfatage au bitume, et le tout recouvert d'un mortier de chaux coloré dans la masse. Quand Enken et son équipe l'avaient repris, il était pourtant abandonné depuis trois cent ans, suite à une éruption volcanique dans le voisinage, qui avait fait jouer une faille souterraine, et fragilisé la grande voûte centrale. Seul un tel cataclysme géologique avait pu venir à bout de cette incroyable structure. Mais les moyens modernes avaient permis de redresser la situation, de remplacer les blocs fissurés, et de ressouder la trame de bronze. Le reste du bâtiment n'avait pas souffert de trois siècles d'humidité, sauf aux pieds de certains contreforts où des racines d'arbres avaient forcé les joints et écarté des blocs.

Cette technique de construction datait de l'époque où les Dumriens avaient découvert les machines à vapeur. Ils s'étaient amusés à construire de gigantesques grues, parfois plusieurs centaines de mètre de long, munies d'immenses pattes d'araignée, qui leur permettaient de se déplacer pratiquement sur tous les terrains sans abîmer cultures ni plantations, et de soulever les plus lourdes pierres au sommet des plus hautes tours. Quelques bâtiments encore plus anciens, en pierres de taille, subsistaient ici et là, mais toutes ces techniques avaient été remplacées depuis par une sorte de béton armé, formé non pas de ciment, mais de bitume purifié pour obtenir une couleur claire. L'adjonction de colorants et de graviers choisis lui donnait la teinte désirée, avec une grande souplesse, permettant les dégradés et les camaïeux les plus audacieux. Les armatures étaient, selon les époques, des tiges en bronze garnies d'ailettes, puis en acier entouré de bronze, puis en inox. Ce matériau avait plusieurs avantages sur le béton armé terrien: il ne pouvait se fendre, même avec les variations de température, grâce à un reste de plasticité du bitume. Au contraire de notre béton, il était plutôt isolant thermique, tout en conservant une forte inertie thermique. Il pouvait être coulé comme le béton, mais on pouvait aussi le monter et le façonner à la main comme l'argile, ce qui donnait une grande liberté pour les formes arrondies. Ainsi les bâtisseurs dumriens pouvaient lancer les structures les plus audacieuses, tout comme fignoler les plus mignonnes petites maisons. Toutefois ces dernières étaient plus souvent en bois, tout simplement. La science génétique dumrienne avait pu produire des essences de bois très colorées, à partir de diverses variétés naturelles. Beaucoup de maisons étaient de véritables violons, toutes en marqueterie, et sculpteur sur bois était sur Dumria une des activités manuelles les plus courantes après l'agriculture. Un autre matériau très prisé des Dumriens était le béton cellulaire. Mais au lieu d'en faire des formes carrées en usine, on le produisait et on le moulait sur place, à l'aide de mélanges tout prêts, teintés dans la masse. Des blocs préfabriqués étaient aussi produits en série, pour les salles de bains, les portes, ou pour des statues. On utilisait aussi beaucoup de l'argile expansée, produite sur place avec un mélange pyrotechnique et des moules en inox. Dans les régions volcaniques des bâtisseurs gonflés se servaient de lave fondue, récupérée et moulée! C'était tout un art, car il fallait éviter que la pierre se fende en refroidissant. A cette fin on plaçait le moule dans du sable, et on attendait parfois plusieurs semaines pour démouler.

Ces constructions étaient très massives et solides, pour résister aux terribles tempêtes dumriennes, ou aux séismes assez fréquents dans la région des monts Draminyan. Mais elles étaient aussi pensées jusque dans les détails. Ainsi les fenêtres de Shédroup Ling, dans des murs de plus de deux mètres d'épaisseur, avaient des ouvertures largement chanfreinées, afin de laisser autant de lumière et de vue qu'une fenêtre dans un mur mince. Les piliers entre deux fenêtres voisines avaient ainsi une section en triangle ou en losange. Protégées des intempéries par le surplomb, les boiseries des fenêtres pouvaient résister plusieurs siècles. Ce bâtiment n'avait pas été prévu à l'origine pour un éclairage électrique; mais un réseau de petites cheminées avait été aménagé à l'époque pour éviter l'odeur des lampes à pétrole. Il avait suffi de faire passer les câbles électriques par là, et ils aboutissaient naturellement aux endroits prévus pour les lampes. Les interrupteurs électriques étaient toujours actionnés par les mêmes chaînettes de laiton ouvragé qui avaient autrefois servi à commander les lampes à pétrole. Après trois siècles d'abandon, beaucoup d'aménagements de détail étaient à refaire, aussi Enken et son équipe n'avaient encore réparées que quelques pièces dont ils avaient besoin pour travailler et habiter. Les nouveaux étudiants qui arrivaient n'avaient qu'à s'occuper d'arranger les salles de cours, et ils s'y employaient volontiers, afin de pouvoir commencer leur travail le plus tôt possible.

Une chose étonnante pour un terrien, était que Enken, bien que «directeur» de l'université, avait assisté aux tout premiers cours de base, sur Internet, comme un débutant qu'il était. On le voyait aussi faire la cuisine ou balayer comme un simple étudiant. La notion terrienne de niveau social n'avait réellement aucun cours sur Dumria, et il arrivait encore parfois aux humanologues dumriens de faire des bévues à propos de la position sociale de leurs interlocuteurs terriens, par exemple en plaçant un chef cuisinier de grand restaurant au même niveau qu'une cantinière d'école primaire. Heureusement les victimes de ces confusions n'avaient pas à se plaindre, car les Dumriens ne leur manifestaient jamais ce mépris que les imbéciles affichent envers ceux qu'ils jugent de statut social inférieur au leur.

Depuis la fenêtre de son bureau, Enken contemplait le superbe paysage de la vallée d'Antus. Le fond plat en était entièrement cultivé, alternant des champs circulaires, des jardins maraîchers, des vergers aux arbres irrégulièrement disposés, des serres en verre coloré en forme de dômes ou d'oeufs, des tonnelles couvertes de légumes ou de fleurs. Le seul édifice notable y était la station de métro, le long du torrent aménagé en plusieurs piscines. Les amoureux des plantes (les agriculteurs) vivaient autour de ce magnifique jardin, à la naissance des premières pentes, dans de petites demeures, adorables bijoux colorés entourés de fleurs, nichés entre des arbres. Il n'y avait que peu de prairies sur Dumria, car les dumriens, strictement végétariens, n'avaient presque jamais pratiqué l'élevage, se contentant de monter des sortes de chevaux ou d'adopter divers animaux de compagnie. Cette absence de toute relation de force ou d'exploitation avec les animaux avait beaucoup à voir avec leur pacifisme inné.

A proximité de Shédroup Ling, un petit cône volcanique, celui qui s'était formé trois cent ans plus tôt, avait encore sa teinte rose au sommet, alors que le bas était déjà couvert d'herbes vert tendre. Juchés sur les premières collines boisées, se dressaient plusieurs palais semblables à celui de Shédroup Ling, mais pas si grands. L'un d'eux abritait le centre d'«Humanologie» d'Ezran, que nous avons découvert au chapitre 7. Plus haut jaillissaient des pentes couvertes de majestueuses forêts vierges, d'un magnifique camaïeu de verts sombres ou profonds, jusqu'aux roches brunes près des sommets, au-delà desquels on apercevait plusieurs pics enneigés. Deux mille mètres sous une de ces montagnes, veillait un des plus anciens télescopes quantiques de Dumria, un de ceux qui avaient enregistrées des images de la Rome antique et de l'Inde d'Ashoka. Cette agréable région des monts Draminyan, parcourue de grandes vallées tectoniques, était ainsi très riche en laboratoires scientifiques et astronomiques, et une très belle contrée peuplée d'artistes et de poètes, fleurie presque toute l'année et enjolivée d'un nombre incroyable de statues et de roches peintes. L'hiver y était assez froid, avec plusieurs semaines de neige par an, mais c'était encore acceptable selon les critères dumriens. Toutes les constructions dumriennes, des plus folles aux plus utilitaires, étaient conçues pour s'insérer harmonieusement dans le paysage, et, que le temps fut au soleil ou à la pluie, la vallée d'Antus vibrait d'une grandiose harmonie, qui appelait tantôt les accords graves des grandes orgues, tantôt la joie des flûtes et des oiseaux.

Enken, penché à sa fenêtre, s'emplissait consciemment de la superbe énergie distillée par ce paysage magnifique, pur comme s'il était encore inviolé. La contemplation de la beauté était ce qui avait permis aux Dumriens de vivre et d'être heureux, en dépit de l'absence de perspective spirituelle dans leur vie, en dépit de leur grande longévité (Enken était un «jeune» de «seulement» 1200 ans) en dépit même de la terrifiante perspective du néant après la mort. Bon, évidement, maintenant qu'ils savaient qu'il y a «autre chose» après la mort, ils ne s'en portaient que mieux, et un agréable vent d'optimisme espiègle avait soufflé sur Dumria depuis les premiers contacts sérieux avec la Terre. Cette attention, cette application intense que mettaient les Dumriens à admirer la beauté, à y prendre plaisir, à humer les parfums des fleurs, à goûter longuement à la tiédeur de l'air, faisait d'eux, au fond, des êtres bien plus spirituels et bien plus incarnés que certains Terriens se disant «croyants», mais coupés de la nature et perdus dans leurs chimères cotées en bourse. Ils ressemblaient à certains Taoïstes cultivant la beauté et l'harmonie, et ils furent très intéressés par la «Prophétie des Andes» de James Redfield.

Mais ce qui intéressait Enken par dessus tout, était la possibilité de l'action de la conscience directement sur la matière, processus mystérieux mais pourtant indispensable à la vie: sans lui, comment nos choix de libre-arbitre pourraient-ils se manifester par des actes concrets? Heureusement les biologistes dumriens qui avaient remodelé le système génétique et le cerveau dumrien, pour créer ces nouveaux corps immortels, avaient eu la modestie de reconnaître qu'ils ne comprenaient pas vraiment le fonctionnement du cerveau. Ils connaissaient certes tout les détails de son câblage et les caractéristiques précises de chaque type de neurone, ils avaient appris comment fonctionnaient les sens et les réflexes, mais, à l'époque, ils étaient encore incapables de comprendre comment tout cela pouvait donner de la conscience, des intentions, du bonheur. Aussi ils s'étaient contentés de copier, en l'améliorant, ce qui existait déjà naturellement. Heureusement, car sans cela les nouveaux corps et les nouveaux cerveaux dumriens n'auraient été que des robots biologiques programmés, incapables tant de libre choix que de conscience. Ce qui n'avait pas été complètement évité d'ailleurs, et c'était bien là le principal problème de Dumria à l'époque du contact avec la Terre.

La question intriguait Enken au plus haut point: comment une conscience immatérielle pouvait-elle influencer un cerveau forcément matériel? Il avait lu tout ce qu'il avait pu trouver sur l'Internet terrien à ce sujet, seulement pour s'apercevoir que les Terriens non plus ne connaissaient pas vraiment la réponse. La seule théorie qui lui semblait tenir un peu la route était celle enseignée depuis le début à Shédroup Ling, mais elle ne faisait qu'envisager la possibilité de cette interaction, sans l'expliquer vraiment, sans même énoncer les conditions précises pour qu'elle ait lieu. Tout au plus reconnaissait-elle que cette interaction semblait être diffuse dans la vie quotidienne, et forte à l'occasion d'«épisodes psychophysiques»© tels que les OBE ou les NDE, dont on ne pouvait pas expliquer l'apparition. C'était pour cette raison que Enken s'était intéressé à Shédroup Ling, c'était son dada secret, qu'il ne partageait qu'avec peu d'amis, cette mystérieuse action de la conscience sur la matière.

 

Enken et sa femme principale Elaminaroa avaient, tout comme les Terriens, assisté à l'étrange panne des faisceaux de communication de l'Hypernet. Toutefois les groupes de jeu techniques dumriens étaient, à ce moment, tous occupés à d'autres jeux: ils ne prirent connaissance du problème que trois jours plus tard! Quand ils revinrent au jeu du lien Hypernet interstellaire, ils trouvèrent une pile de messages qui les attendait. Tout d'abord les messages d'erreur des ordinateurs chargés de surveiller les faisceaux. Puis les messages des techniciens terriens demandant ce qui s'était passé. Et enfin les courriers des directeurs des compagnies de télécom et de l'ONU demandant à «nos chers amis joueurs techniques» dumriens de ne rien dire de l'incident, qui était classé hyper secret sur toute la Terre! Enken et ses amis n'aimaient pas du tout ce genre de dissimulations, mais, comme tous les autres humanologues, ils avaient vite appris que se mêler des affaires des Terriens produisait généralement beaucoup plus de bruit et de disputes que de résultats utiles.

Vinrent enfin les messages codés, par l'intranet de Shédroup Ling. Enken put avoir des explications plus poussées de la part de l'équipe de Rolf Gensher. Il en aurait bien conclu qu'il s'agissait d'une affaire qui ne concernait que les Terriens, mais il y avait cet étrange message reçu pendant la coupure, et qui indiquait clairement, outre le nom de Rolf Gensher, son nom à lui, Enken, celui de sa femme préférée Elaminaroa, et quelques autres, justement ceux qui s'intéressaient à l'interaction de la conscience sur la matière!

Enken et Elaminaroa s'adoraient mutuellement, et ils raffolaient aussi de faire l'amour ensemble, plus qu'avec quiconque d'autre. Pour cette raison ils avaient décidé de vivre ensemble tout le temps. Les Dumriens considèrent cela comme un mariage, certes complètement informel aux yeux d'une administration terrienne, sans aucun contrat. Mais pour les Dumriens c'est quand même une affaire très sérieuse, car elle touchait à leur bonheur profond, et cela était pour eux un engagement bien plus important que n'importe quel papier. Enken était grand, calme et contemplatif, la peau rosée avec des écailles orangées. Il s'habillait d'une longue robe moulant son corps mince, mais flottant aux manches et aux jambes, dans les tons roses et orangés. Elaminaroa était une adorable petite espiègle, qui avait refusé de grandir jusqu'à la taille adulte normale. Elle avait la peau bleu pâle des natifs de Draminyan, avec sur la tête des écailles noires, et elle était le plus souvent vêtue assez discrètement en mauve uni. Enken était un grand voyageur, curieux de tout, tandis qu'Elaminaroa vivait depuis toujours dans une petite ferme à proximité de Shédroup Ling, au pied du petit volcan, dont l'éruption avait marqué son enfance.

Elaminaroa était ce que les Dumriens appellent les «aimeurs de fleurs», une agricultrice, une jardinière, qui récrivait inlassablement chaque année le grand poème de la terre et des fleurs. Sur Dumria, le mot de «ferme» renvoyait à une réalité très différente de ce qu'il évoque à des oreilles terriennes. Point d'animaux ruminant tristement, point de boue, de fumier puant ni de hangars en ferraille, mais d'adorables maisonnettes, des fleurs et de la verdure. Les habitants n'y étaient jamais de ces ploucs ignorants et matérialistes que l'on trouve encore parfois sur Terre, mais la fleur des poètes de Dumria, qui se livraient à toutes sortes d'activités intellectuelles ou artistiques, étudiant la science et la philosophie dumrienne dès que le soleil couchant ne les laissait plus travailler dehors. Comme les Dumriens étaient exclusivement végétariens, les fermes dumriennes se consacraient uniquement à la culture de légumes et de fruits, qui sont la base du régime dumrien. Il n'y avait pas vraiment l'équivalent de céréales, mais des légumes très riches en protéines qui nourrissaient bien mieux que le blé ou le riz. Aussi il n'y avait pas de grands champs ouverts, mais des jardins et des vergers au rendement incroyablement élevé. Souvent on y trouvait de grandes serres qui devaient être solides pour résister aux tempêtes ou à la neige. Aussi elles étaient réalisées en ferronnerie, ressemblant à des vitraux, égayées de verres colorés. On cultivait aussi de grands champs de plantes annuelles ressemblant à des roseaux, atteignant trois mètres de haut, formant des fourrés vert foncés quasiment impénétrables. Vertes, ces plantes fournissaient un excellent engrais; sèches, elles fournissaient du papier ou du carton, et même du bois de chauffage, avec un rendement suffisant pour permettre aux simples paysans de se passer des complexes usines thermochimiques solaires. Aussi ces dernières n'étaient utilisées que là où elles étaient irremplaçables, pour fournir le carburant aux véhicules. Dans le passé les agriculteurs dumriens avaient fait travailler des tops, des sortes de chevaux dumriens avec qui la communication était très aisée. La Dumria moderne avait certes construit des tracteurs et nombre de machines agricoles, mais silencieuses et de tailles réduites, adaptées à ces paysages de petits champs et de chemins étroits serpentant entre des haies ou cachées sous des tonnelles fleuries. Ces machines, richement décorées de couleurs vives et de fleurs peintes, étaient la propriété de tout le monde, dans des sortes de coopératives informelles, et tous les utilisateurs en prenaient le plus grand soin. Une telle mécanisation discrète et intégrée à la nature n'avait en fait pas changé grand-chose depuis l'époque des tops, et il n'était pas rare d'en voir encore, joyeusement attelés à une carriole, tant les Dumriens préféraient la nature et les techniques appropriables aux lourdeurs technologiques.

La maison d'Elaminaroa avait été en partie recouverte par la petite coulée de lave du volcan, mais, solide comme une maison dumrienne peut l'être, elle avait assez bien résisté à ce terrible traitement. Simplement les habitants en avaient dégagé la façade pour en faire une habitation semi-troglodyte, recouverte de denses fourrés fleuris. La chambre d'enfant d'Elaminaroa, à l'arrière, avait eu sa fenêtre envahie par un gros chou-fleur de lave bulleuse et violacée qui tendait curieusement sa tête dans la pièce. Meubles, tentures et boiseries avaient été carbonisés sans flammes, comme dans un four à charbon de bois, mais les épais murs de pierre n'avaient pas bronché. Ainsi la pièce était restée très reconnaissable, mais entièrement noircie, le sol couvert de fragile peluche de tissus carbonisé. Elaminaroa avait dû trouver une autre chambre pour y habiter, mais elle avait gardé ce lieu tel quel, comme salle de rêve, avec l'étrange tête rocheuse qui la regardait, et tous ses souvenirs d'enfance réduits en squelettes noirs.

 

L'amour d'Enken et Elaminaroa ne venait pas d'une quelconque attirance physique, mais d'une étrange aventure qui leur était arrivée une centaine d'années plus tôt. Enken et Elaminaroa ne se connaissaient pas à cette époque, mais ils étaient tous les deux atteints de cette étrange «maladie mentale» qui frappait certains Dumriens, dont le cerveau avait été modifié par de complexes manipulations génétiques. Ils avaient tous les deux la seconde version de cerveau, mais cette version semblait encore plus sensible que la première à l'inexplicable «maladie». Les «malades» faisaient souvent d'étranges rêves, d'un réalisme stupéfiant, où ils visitaient des lieux clos, et rencontraient d'autres personnages, qui leur faisaient subir des tests ou d'étranges rituels sexuels. Parfois ces rêves les prenaient en pleine journée, au point de leur faire abandonner le jeu en cours. Un jour, Enken alla jouer à l'exobiologie dans la vallée d'Antus... et, à son immense surprise il se trouva nez à nez avec une maison semi-troglodyte qu'il avait souvent vue dans ces étranges rêves, surmontée du petit volcan rose fort reconnaissable. Il entra, à la façon dumrienne, sans frapper à la porte (ce qui est parfaitement admis sur Dumria, si on a un motif valable pour entrer, comme par exemple poursuivre un rêve). Il alla jusqu'à la chambre noire à la tête de lave, qu'il reconnut, et il y trouva Elaminaroa, qui le reconnut aussi! Tous les deux s'étaient rencontrés de nombreuses fois en rêve avant de se trouver dans le monde physique, et cette étrange aventure en rêve avait créé un fort lien entre eux. C'est naturellement suite à cela qu'ils devinrent amoureux.

Même les meilleurs médecins dumriens ne purent expliquer ce qui s'était passé. Ils n'étaient pas les premiers à qui cela arrivait, et il y avait des cas plus extraordinaires encore, avec des perceptions extrasensorielles ou des prémonitions. Mais la science matérielle des Dumriens était absolument incapable d'expliquer ces phénomènes, qu'elle ne faisait qu'observer, classifier et archiver. Les scientifiques dumriens attendaient beaucoup des contacts avec d'autres mondes, particulièrement de la Terre où ils avaient observé des phénomènes rares mais aussi très étranges, notamment dans les centres de retraite de la plus haute chaîne de montagnes.

Tout cela paraissait assez fou, mais avec l'Epistémologie Générale, les Dumriens comprirent enfin que la conscience pouvait exister en dehors de son support matériel habituel, le cerveau. Elle pouvait alors y expérimenter toutes sortes de visions et de sensations. Et on garde le souvenir de tels épisodes, notamment des perceptions extrasensorielles (Presque tous les lecteurs se rappelleront avoir eu au moins une fois ou deux des rêves prémonitoires, par exemple de voir en rêve des personnes inconnues, et de les rencontrer le lendemain). Si il en est ainsi, c'est que cette conscience immatérielle a bien le pouvoir d'agir sur la matière ordinaire. Celle des circuits de mémoire du cerveau, comme on peut s'y attendre, mais aussi, pourquoi s'arrêter en si bon chemin, sur n'importe quelle autre matière en dehors du cerveau. La «maladie mentale» d'Enken et Elaminaroa n'avait jamais été une maladie, mais bien au contraire c'était une extraordinaire opportunité d'explorer des modes d'existence autres que la vie matérielle habituelle.

Tout cela était si nouveau, qu'ils ne faisaient que découvrir cette science spirituelle de Shédroup Ling, sans encore goûter à ses fruits. En tout cas ils sentaient de plus en plus clairement que, avant le «Grand saut» de la planète entière, ils auraient la possibilité d'effectuer de nombreux «petits sauts» personnels, histoire de reconnaître les lieux. Ce ne serait pas sans surprises, d'ailleurs, car le monde incorporel est un monde de rêves et de symboles, qui ne se maîtrise pas du tout de la même façon que le monde matériel. Pour commencer, Enken avait souvent revu en rêve la maison d'Elaminaroa, mais déformée, ou avec des éléments ajoutés qui n'existaient pas concrètement. Ainsi sa perception initialement claire et précise, s'était brouillée.

 

Enken et Elaminaroa s'assirent à leur bureau, chacun avec leur ordinateur, afin de consulter le courrier de la journée. Il y avait le compte rendu de cette réunion de Shédroup Ling de Palomas, à propos de la mystérieuse coupure de la communication interstellaire. Ils connaissaient déjà personnellement Rolf Gensher, mais aucun des autres participants. Leurs commentaires fusèrent avec la rapidité quasi-télépathique des personnes intelligentes qui comprennent ce que l'autre pense avant même de l'entendre:

«Bon, toute une équipe d'ingénieurs.

-Une entreprise, un groupe de jeu à la terrienne.

-Bof, ils ne jouent pas trop, ceux-là.

-Eh si, c'est eux qui nous ont envoyé tous ces plans de robots à tester en cachette des autres terriens.

-Ah, eux. Mais quel rapport avec Shédroup Ling?

-C'est là qu'ils ont tous appris à jouer à la science.

-Hé, Miminoa, il y avait le Lama, Sangyé Tcheugyal.

-Oui, un de l'équipe qui a découvert Dumria

-Sangyé Tcheugyal a fait des FAE. Des épisodes psychophysiques sous contrôle.

-Oh, c'est vrai?

-Oui, plusieurs. C'est comme ça qu'il a cassé la conspiration anti-suicide (Voir «Dumria») en permettant à un de ses chefs de devenir bon.

-Sa femme, qui n'a rien écouté.

-Je croyais que les Lamas étaient tous chastes?

-Ooooh nooon, rassures toi, pas tous» (Les terriens devaient apprendre, longtemps après cette histoire, que les dumriens avaient été profondément choqués par l'idée de chasteté, qu'ils ressentirent d'abord comme une grave perversion, une abomination, de la même façon que la pédophilie était ressentie chez nous à la fin du 20eme siècle).

«Elle est restée en Mahamoudra tout du long. Moi, mon record c'est quatre secondes.

-Ha, comme j'ai envie de faire comme elle.

-Il y avait aussi un scientifique, un Etasunien. Oh mais c'est Steve Jason.

-Lui, c'est lui qui nous a découverts.

-Et sa femme aussi était là, mais... Oh, elle a déjà fait le Grand Saut.

-Méthode primitive, mais très efficace quand elle est bien contrôlée.

-Apparemment c'était très bien contrôlé: elle est maintenant dans un paradis psychique.

-Wouaow super endroit. Il faudra s'en inspirer pour la future Dumria psychique.

-Steve Jason, c'est lui qui a sorti la théorie la plus cohérente sur ce qui s'est passé.

-Oui, une texture d'espace, comme en cosmologie, mais créée par un phénomène psychophysique, et qui le circonscrit dans l'espace normal.

-Et qui modifie les propriétés de l'espace à cet endroit.

-Il y avait une chance sur des milliards de milliards qu'elle passe précisément dans le faisceau de l'Hypernet.

-Un phénomène psychophysique qui envoie des messages informatiques?

-Pfuiii, c'est rudement organisé, pour un phénomène.

-A mon avis c'est pas un phénomène, c'est quelqu'un.

-Reste à savoir qui.

-Qui se balade en texture à cinquante fois la vitesse de la lumière.

-Qui s'intéresse à des fabricants de robots.

-Et aux personnes les plus calées en psychophysique de tout Dumria

-Nous, ouaiouaiouaiouaiiiiis! (Bruit de poings battant la poitrine)

-A mon avis on ne va pas tarder à savoir à quoi il joue.

-A ce train la texture sera près de la Terre dans sept jours.

-C'est donc l'échéance qu'il nous donne. Parce que rien ne l'oblige à aller précisément à cette vitesse.

-Et nous, pourquoi nous a t-il contactés?

-Pas des histoires de robots, c'est un jeu où on ne joue jamais.

-La psychophysique, alors.

-Eh, parce qu'on a eu des expériences de ce genre?

-Probablement. Mais alors reste la question: Quels rapports entre la psychophysique et les robots?»

Enken et Elaminaroa se regardèrent gravement, absorbés dans leur réflexion. Puis ils... se précipitèrent ensemble sur le lit, qui est, sur Dumria, un accessoire de bureau au même titre que l'ordinateur ou la boîte à crayons.

Puis, une fois leurs élans d'affection passés, ils s'assirent tout deux à leur fenêtre pour contempler le magnifique paysage de la vallée d'Antus et se délecter consciemment de cette vibration de paix et d'harmonie, qu'Elaminaroa enrichissait d'un chant doux et mélodieux. Même leur soif de connaître les mystères de la psychophysique n'arrivait pas à les distraire de leur contemplation de la poésie.

Lokouten        Chapitre 8       

 

 

 

 

 

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

 

 

 

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