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Lokouten        Chapitre 3       

 

Chapitre 3
L'épouse secrète de Tcheugyal

 

 

«Alors, pourquoi es-tu venu, Tcheugyal?»

Pour la première fois depuis qu'on lui avait donné le titre de Rinpoché, Sangyé Tcheugyal se sentit un peu timide. Il faut dire que sa requête, bien que parfaitement correcte d'après le Bouddhisme Tantrique, était assez osée et très personnelle. Alors il hésita à répondre à son vieil ami Lama Kyoungpo Neten, abbé de la nonnerie de Kouroukoulla Gompa, au sud du Tibet, près de la frontière du Bhoutan.

Sangyé Tcheugyal était à la fois un Lama tibétain et un scientifique de haut niveau à l'Université Internationale Shédroup Ling. Cumuler ces deux fonctions très difficiles ne l'avait pas empêché de décrocher en plus du bronze olympique au tir à l'arc. Grand, athlétique, complètement chauve, sobrement vêtu d'une robe tibétaine traditionnelle de couleur sombre, il ne laissait pas d'être assez impressionnant et mystérieux. Il était assez connu au Tibet et dans le monde, grâce aux incroyables rédemptions qu'il avait pu opérer en provoquant des FAE, des NDE contrôlées chez plusieurs personnes. Cela est raconté dans les deux livres précédents, «Les Planètes Manquantes» et «Dumria». Lama Kyoungpo Neten, par contraste, était un personnage discret, remarqué de ceux là seuls qui devaient vraiment le rencontrer. Il offrait l'aspect d'un petit vieux au visage très doux et parcheminé, aux gestes lents et rares. Ses cheveux blancs clairsemés étaient coupés très courts, et il portait toujours la robe rouge grenat des moines Kagyoupas (note 4).

Le fait qu'un homme, un moine, dirige un monastère de nonnes n'avait rien d'exceptionnel dans le Tibet de l'an 2102; mais en fait beaucoup de nonneries étaient dirigées uniquement par des femmes. Et cela ce n'était pas la tradition. La stricte tradition bouddhiste dit que pour ordonner un moine, il suffit d'un groupe de cinq moines. Mais pour ordonner une nonne, ce groupe doit comporter des nonnes, ce qui est logique, mais aussi au moins un moine...

La légende fait remonter cette curieuse discrimination au Bouddha Sakyamuni lui-même, qu'il aurait fallu longuement prier avant qu'il accorde l'ordination à une première femme, sa mère adoptive Prajapati. Inutile de chercher dans les Soutras: aucune explication philosophique sérieuse ne vient justifier ce refus. Il en est resté cette tradition que les nonnes de l'ancien Tibet et de tout l'Orient avaient acceptée avec fatalisme pendant vingt cinq siècles. En particulier, les candidates nonnes de l'ancien Tibet devaient faire un long et périlleux voyage en Chine pour pouvoir obtenir la «bonne» ordination.

Mais quand, à la fin du 20ème siècle, les lignages monastiques étaient arrivés en Europe ou aux Etats-Unis, pays des droits de l'homme... et de la femme, les candidates nonnes étaient beaucoup moins fatalistes. Elles mirent même très franchement les pieds dans le plat. Les premiers monastères avaient été fondés dans ces pays dès 1980, mais il avait pourtant fallu attendre 2050 pour voir s'y multiplier des communautés stables d'un tant soit peu d'ampleur, tant il est vrai que d'être moine ou nonne n'est pas facile, dans un monde qui ne parle que de liberté (surtout sexuelle). Mais on y était arrivé, petit à petit. Ces moines et nonnes, bien que très minoritaires même parmi les pratiquants bouddhistes, avaient fini par constituer un certain nombre de communautés stables de pratiquants sérieux et respectueux de toutes les traditions. Sauf d'une. Un jour, lors d'un congrès de nonnes occidentales, plusieurs candidates furent ordonnées par cinq nonnes, presque toutes des Etats Unis. Cinq nonnes parfaitement ordonnées d'après la tradition, qui avaient même fait le voyage en Chine. Cinq nonnes, qui étaient toutes Rinpoché ou Tulkou (note 5). Mais cinq nonnes, et zéro moine. Cinq nonnes qui, en pratiquant ainsi, disaient gentiment mais très franchement zut à la coutume machiste d'avoir obligatoirement un homme supervisant l'ordination des femmes. Ainsi elles créaient un nouveau lignage «sans ordinateur (note 6).

Bien sûr cela fit une grosse discussion parmi les Bouddhistes en général et les communautés monastiques en particulier. Il fallut, comme toujours, une intervention de Sa Sainteté le 15eme Dalaï Lama, qui venait juste de reprendre ses fonctions à l'époque. Il conclut comme à son habitude, prudemment mais clairement: «Historiquement, en Inde, des interprétations variées des règles d'origine ont donné des lignées monastiques nombreuses, qui se sont divisées, ont prospéré ou ont disparu. Au Tibet même, il y a encore quatre grandes lignées, qui interprètent certaines règles assez diversement. Ce qui arrive aujourd'hui n'a donc rien d'inconcevable, ni même de nouveau. La nouvelle interprétation ne remet pas en cause les fondements de la discipline monastique, mais ce qui fera vraiment sa valeur sera le respect scrupuleux des voeux et engagements monastiques, et l'effort constant mis dans une pratique sérieuse motivée par la compassion à autrui.»

Cette «scène de ménage» entre moines et nonnes réglée, le nouveau lignage «entre femmes» se développa au point de devenir important, même en Orient et au Tibet. Et beaucoup de disciples montrèrent un zèle particulièrement remarqué à satisfaire les conditions énoncées par Sa Sainteté. Toutefois l'ancienne tradition ne disparut pas, et il se trouva encore des gens pour reconnaître le nouveau lignage comme «inférieur». Et, chaque monastère ou nonnerie ayant sa propre histoire, il arrivait que des monastères d'hommes soient dirigés par une femme, et que même des nonneries de la nouvelle école «américaine» soient dirigées par un homme. En effet, le choix d'un maître ne se fait que très accessoirement en fonction de son sexe. Bien entendu, dans le cas où l'abbé était de sexe différent de celui de ses adeptes, il ou elle logeait à l'écart de la communauté monastique proprement dite. Certaines nonneries des Etats Unis poussaient même jusqu'à un excès bien étasunien: veiller constamment à inviter un nombre rigoureusement égal de maîtres masculins ou féminins.

Tout ceci explique donc pourquoi Lama Kyoungpo Neten habitait une maisonnette de style traditionnel bhoutanais, à une centaine de mètres du grand temple blanc et rouge de la nonnerie de Kouroukoulla Gompa. Mais la vraie raison pour laquelle cet homme dirigeait une nonnerie était qu'il avait la déesse Kouroukoulla comme yidam (note 07).

Ce lieu était vraiment magnifique, et des loges de bois peintes de jolies couleurs pastel s'étageaient à flanc de montagne, face au Sud, sur des terrasses fleuries soutenues par des murets de pierre sèche, parmi des arbres verdoyants. Même les oiseaux n'y étaient pas rares, et on entendait leurs chants toute la journée. Autrement les seuls bruits étaient le chuintement du torrent qui roulait au fond de la vallée, ou l'appel grave des grandes trompes à l'heure de la pratique. Les véhicules à moteur étaient interdits, sauf quand il y avait des travaux.

La maison de Lama Kyoungpo Neten s'élevait sur la terrasse la plus à l'écart, près de l'entrée du domaine. C'était un petit bâtiment avec un rez-de-chaussée et un étage de pierre chaulée de blanc, entouré, au niveau de l'étage, du traditionnel bandeau ocre rouge indiquant que le Dharma Bouddhiste était la loi dans cette maison. Les charpentes du toit étaient en pin bleu, bois noble qui, dans l'Himalaya, se patine en châtain foncé. Les fenêtres de l'étage formaient des balcons dépassant le mur du rez-de-chaussée, eux aussi en pin bleu, peints de fleurs entrelacées, dans l'adorable style bhoutanais. Seuls de grands capteurs solaires discrètement intégrés dans la toiture indiquaient qu'on était bien au 21eme siècle, et non pas dans quelque conte du Tibet ancien. On entrait là par une petite pelouse entourée d'arbustes, que Lama Kyoungpo ne tondait pas souvent. Un nain de jardin délavé, dans le plus pour style lotissement occidental fin du 20eme siècle, déparait curieusement.

Le rez-de-chaussée comprenait la cuisine, un bureau et des réserves. La plus grande partie de l'étage était occupé par une seule vaste pièce, ouverte à l'Est et à l'Ouest par de larges fenêtres-balcon, et d'autres fenêtres plus petites au Sud. Des taches de soleil printanier exploraient lentement les motifs compliqués des tapis. Les murs étaient ornés de nombreux thangkas aux couleurs vives, mais tous étaient surpassés en beauté par une grande représentation de la déesse Kouroukoulla, au dessus de l'autel.

Ô noble déesse de la sagesse passionnée, ton corps rouge, tes seins nus, tes longs cheveux noirs au vent, parée de joyaux, entourée de fleurs et de verdure, tu tends fièrement et joyeusement ton arc, prête à envoyer tes flèches de sagesse à tous les êtres qui le demanderaient, et aussi à ceux qui n'en voudraient pas!

A côté de l'autel, se tenait la banquette où Lama Kyoungpo avait l'habitude de méditer. Devant lui, il y avait une table moyenne pour les textes sacrés, et une plus basse pour le thé. Il n'y avait nulle part de lit dans la maison, Lama Kyoungpo ayant l'habitude de dormir en position du Lotus, sur cette banquette.

Lama Kyoungpo, assis en lotus sur sa banquette, regardait fixement Tcheugyal, avec cet air de grande douceur et de sagesse ancienne sur son visage parcheminé, qui le faisait trouver adorable par toutes ses nonnes. De temps à autres, des oiseaux venaient sur le bord de la fenêtre picorer du grain qu'il disposait toujours à leur intention, et ces frou-frou d'ailes dérangeaient si peu qu'on aurait dit qu'ils faisaient partie du rituel. Lama Kyoungpo savait bien que le nombre des oiseaux en un endroit dépend surtout de ce qu'ils ont à manger l'hiver, aussi tous les hivers il les nourrissait abondamment.

Il fallait bien que Tcheugyal réponde.

«Il me manque la sagesse».

Lama Kyoungpo pris un petit air étonné:

«La sagesse? Mais tu en as bien plus que moi, de la sagesse. Moi je serais bien incapable de faire des FAE comme toi, et en science je suis totalement nul. Je ne suis qu'un petit guéshé (note 8) qui a déjà bien du mal à enseigner les rudiments du Dharma à quelques nonnes rétives.

-Eh, pas de fausse modestie, Kyoungpo La (note 9). Tes nonnes rétives, tu en as quand même envoyées une bonne douzaine au paradis d'Aganishta, plus que moi avec mes FAE. Mais il y a une chose que tu as et que je n'ai pas. La sagesse. Pour pratiquer l'union de la sagesse et de la méthode»

Lama Kyoungpo en posa sa tasse de thé, d'étonnement.

«Hééé, Tcheugyal, mais ce n'est pas à 56 ans que tu vas commencer ça?

-Ah, j'ai 56 ans, tu crois? Je n'avais pas remarqué. Tout marche toujours parfaitement, de la tête aux pieds, en passant par ce qu'il faut pour unir la sagesse et la méthode. Je le dis toujours, l'âge c'est une question de mentalité. J'ai vraiment autre chose à faire que de vieillir. Et je te promet, si je meurs en laissant un corps, je t'offrirai l'os de mon Vajra pour faire une flûte rituelle (note 10).

Cette fois Lama Kyoungpo s'esclaffa de rire.

«L'os de ton... Ha ha ha ha! Tu es vraiment trop, Tcheugyal! Bon, je le reconnais, tu as vraiment besoin de sagesse. Je dois bien avoir ce que tu cherches, parmi mes nonnes rétives. Mais, bien que je soie Kagyu à coeur, je ferai cela à la Guélougpa (note 11). Je ne marche que si elle accepte de rendre ses voeux de nonne. Pour que tout soit clair dans l'esprit de tout le monde. Tu comprends, j'ai des gamines de 22 ans qui m'ont demandé ça, à moi, alors qu'elles n'avaient même pas fait les préliminaires (note 12). Alors j'ai dit non. Pour un pratiquant avancé comme toi, c'est différent, c'est un très bon motif, et ça lui créera aussi beaucoup de mérite à elle. Mais pourquoi veux-tu faire ça, tout à coup, toi qui as toujours été chaste comme un moine?

-Je ne peux pas l'expliquer. Ce n'était pas du tout mon projet. Je pensais arrêter complètement la science, et ne plus faire que de la méditation, sauf pour aider mes disciples en retraite. Et puis tout à coup, j'ai fait une série de rêves, tous les mêmes: une grande sphère noire descendait du ciel étoilé, la nuit. Ça attendait quelque chose de moi, comme un appel à l'aide. Et pour être capable de répondre efficacement, il me fallait avoir réussi le yoga de l'union.

-Une sphère noire? C'est curieux. As-tu une idée de ce que c'est?

-Non. Mais c'est bien, en tout cas. C'est noir parce que c'est secret, peu de gens sont autorisés à le voir. Mais il y a de la lumière à l'intérieur. Une grande lumière. C'est une sorte d'immense mandala (note 13). Tu sais, j'ai souvent des intuitions de ce genre, par exemple de savoir qu'un retraitant a besoin d'aide, à un moment précis, ou que des événements inattendus vont se produire. J'ai la même impression ici, mais c'est beaucoup plus vaste, comme si des millions de gens dépendaient de moi. Et l'échéance est pour bientôt. Avant la fin de l'été.

-Heee. Oui. Bon. On verra. Pour la sagesse, je dois avoir ce qu'il te faut. J'en vois deux ou trois qui conviendraient bien. Mais peut-être as-tu ton idée.

-Oui, j'avais repéré... celle qui dirigeait le chant, à la Pouja (cérémonie) du Losar (Nouvel an Tibétain, qui a lieu en Février).

-Ah zut, tu vas me piquer mon oumzé (maître des chants), il va me falloir en former une autre. Bon, c'est l'impermanence (note 14). En tout cas, je vois que tu sais choisir, elle fait partie des deux ou trois auxquelles j'avais pensé. Elle s'appelle Yonten Dreulma. Elle a reçu toutes les initiations de la lignée depuis longtemps, et elle est bien engagée dans le stade d'accomplissement des Tantras secrets. Ça doit être mon élève la plus avancée.

-Impeccable. C'est bien ce que je ressentais, en la voyant.

-En plus elle chante divinement bien. C'est une artiste, et elle a beaucoup fait pour embellir cet endroit. Quand je suis arrivé ici, il n'y avait que des baraques en tôle ondulée, et pas un seul arbre. Elle y a beaucoup travaillé, et elle n'hésitait pas à prendre la pelle et à porter les brouettes. Tous ces arbres, c'est elle qui les a plantés. Les murets, elle y a beaucoup travaillé elle-même. C'est une vraie femme, pas une nénette.

-Très bien. Je ne lui demanderai pas de porter des brouettes, mais c'est vrai que je j'aurais été bien encombré avec une nénette.

-Et impeccable sur la discipline et l'éthique. Ses seules sorties ont été des actions humanitaires, je l'ai vu soigner des malades dégoûtants, couverts de pus et de plaies. Mais maintenant elle se consacre de plus en plus à la méditation, elle est même en semi-retraite depuis trois ans, dans sa loge. Elle a quarante six ans. Et, sais-tu, elle n'est pas Tibétaine, mais Européenne.

-Hein? C'est vrai? Ah ça je ne m'en suis pas aperçu, par contre. C'est incroyable, le Dharma, c'est devenu tellement cosmopolite, maintenant. Et ça va de plus en plus. Le karma du Tibet d'avoir pratiqué l'isolationnisme pendant des siècles.

-Oui, c'est une Allemande. Son nom d'origine était Gertrud Hazelbraun. Mais elle ne veut plus l'entendre. Aujourd'hui elle connaît tellement bien notre pays et nos coutumes que tout le monde la prend pour une Tibétaine. Elle est arrivée ici à l'âge de quinze ans, ça lui fait maintenant trente ans de pratique. Elle s'était échappée de chez ses parents, mais quand ils ont su qu'elle était ici, ils ont compris que c'était sérieux. Alors ils l'ont laissée suivre sa voie, et ils l'ont même soutenue. Au début elle voulait tout réformer dans le monastère et dans le Dharma, elle parlait beaucoup, manifestant de l'orgueil, et même de l'agressivité. Mais maintenant c'est le Dharma qui l'a réformée. Son agressivité est devenue une forte volonté de pratiquer, de la pure Boddhichita (note 16). C'est souvent comme ça avec les Occidentaux: au début ils sont empêtrés dans leur orgueil et leurs problèmes psychologiques, mais ceux qui acceptent la transformation de leur esprit vont ensuite vite et loin. Je suis sûr qu'elle fera une excellente sagesse.

-Hé, c'est toi qui as fait du beau travail.

-Mais non, mais non. C'est son karma. Sais-tu, elle est végétarienne de naissance, jamais d'alcool ni aucune autre drogue, tu imagines, son corps doit être parfaitement propre, peut-être même parfumé. En plus, quand elle est arrivée, elle avait de longs cheveux blonds, elle était mignonne. Aujourd'hui, avec la boule à zéro, on ne s'en rend pas compte, mais tu verras. Je la fais venir?

-Euuh..., Ouu...i, appelles-là.» Tcheugyal se sentit bafouiller comme un jeune amoureux!

«Haha! C'est de bon augure, pour la pratique de l'union!» remarqua malicieusement Lama Kyoungpo. Puis il sortit un téléphone portable, un des rares objets technologiques de sa demeure, et il composa un nom sur une ligne interne de son monastère. Après une minute de palabres, on lui confirma que Yonten Dreulma allait arriver.

Un petit quart d'heure s'écoula, pendant lequel Sangyé Tcheugyal et Lama Kyoungpo n'échangèrent aucune parole, juste sirotant un peu de thé tibétain traditionnel, au beurre salé. C'était du bon thé, surtout depuis que les Tibétains avaient compris qu'il est meilleur avec du beurre frais que rance. On n'entendait que le léger chuintement du torrent, et le va et vient des oiseaux au nourrissoir. Les rayons de lumière continuaient d'explorer le tapis, et Tcheugyal laissa aller sa pensée à contempler les grains de poussière brillant dans un rayon de soleil, dansant comme la vie, comme l'impermanence des choses, en un jeu jamais identique mais toujours recommencé.

Soudain un pas décidé se fit entendre sur le chemin qui menait à la maisonnette. On frappa à la porte du rez-de-chaussée, qui était toujours ouverte, et Lama Kyoungpo répondit en haussant à peine la voix: «oui, je suis en haut». Le pas se fit entendre dans l'escalier de bois, avec un chantonnement de mantra et un cliquetis de rosaire. Yonten Dreulma apparut: c'était une grande femme, qui avait fière allure dans sa robe monastique rouge. Ses traits, malgré quelques discrètes rides naissantes, avaient la beauté harmonieuse que produit l'exercice régulier de l'intelligence, de la bonne humeur et de la bienveillance. Plus une joie de vivre très visible, prête à mordre à pleines dents dans toute expérience nouvelle. Mais Tcheugyal, qui voyait plus que ce que l'oeil de chair peut voir, nota surtout les Chakras (note 17) bien ouverts et les Nadis (note 17) libres de toute obstruction. C'était bien ce dont il avait besoin.

«Vous m'avez demandée, Guéshé La?» fit-elle, avec une spontanéité qui aurait pu passer pour de la désinvolture. Puis elle aperçu Tcheugyal Rinpoché, et, soudain intimidée par une aussi illustre présence, elle baissa les yeux, par respect.

«Assieds-toi, je te sers le thé» fit Lama Kyoungpo. Yonten Dreulma s'assit en demi-lotus sur un coussin, un de ses pieds dépassant à l'avant, prête à agir, comme sur la thangka de la glorieuse Kouroukoulla.

Quelques minutes passèrent, le temps que le thé refroidisse à température acceptable. Puis Lama Kyoungpo annonça sans préambule: «Tu connais mon grand ami Sangyé Tcheugyal Rinpoché. Il a choisi de pratiquer le yoga de l'union de la sagesse et de la méthode. Tu sais que peu de Lamas proposent ce genre de pratiques, très rapides mais aussi très risquées et difficiles. C'est pourquoi je conseille plutôt à mes disciples de méditer tranquillement, ici dans notre monastère, protégés par les voeux. Mais Rinpoché est un grand yogi, qui est très avancé dans le stade d'accomplissement des Tantras. Tu peux lui faire pleinement confiance, et, si tu acceptais d'être son épouse secrète (note 18), cela te serait aussi très profitable à toi». Puis il jeta un discret regard amusé sur les joues de Tcheugyal qui rougissaient légèrement.

On imagine l'effet que peut faire une telle requête sur une femme. Yonten savait très bien que ce yoga, qui se pratique avec un homme et une femme (la méthode et la sagesse) n'est pas seulement une visualisation. Il lui faudrait avoir des relations physiques avec Rinpoché. Alors qu'elle n'en avait encore jamais eu avec aucun homme. Et que cette idée même lui était sortie de la tête depuis longtemps.

Mais un tourbillon d'autres pensées se précipitèrent alors dans son esprit. Sur une communauté de plus de trois cent nonnes, c'est elle qui avait été choisie. Elle qui n'était qu'une occidentale. Choisie pour une capacité supérieure, pour un rôle de confiance, dont dépendait l'avenir d'un être de grande évolution. Yonten commença, par un réflexe de longue date, à faire la visualisation du Tcheud, pour dissiper une bouffée d'orgueil. Mais elle n'en eut pas le temps, car d'autres pensées se bousculaient dans son esprit. Si elle acceptait, son existence serait complètement changée. Ce monastère-jardin de paradis qui était toute sa vie, ces terrasses fleuries qu'elle avait aménagées à la peine de ses épaules, il lui faudrait les quitter. Et aussi ce magnifique temple, où la statue du Bouddha l'avait accueillie, avec son sourire si bienveillant et si profond, alors qu'elle-même, adolescente, découvrait tout juste la vie après une enfance grise et solitaire. Et toutes ses amies, et tous ses souvenirs heureux ou pénibles, ces milliers d'heures émouvantes passées dans le temple à méditer et à chanter, les plaisirs du travail ensemble, les fatigues, les problèmes qu'il avait fallu résoudre, les deuils, les moments de doute ou de peine... Tout cela allait, en quelques minutes, basculer brusquement du présent vers le passé, de la réalité vers le souvenir…

Elle leva les yeux, vers ceux de Tcheugyal. Il la fixa lui aussi. Lama Kyoungpo sirotait son thé, apparemment complètement indifférent, aussi neutre que si il était absent. Yonten était parfaitement libre de refuser. Et de continuer cette vie qu'elle aimait tant, bien assurée sur la solide base de ses voeux monastiques parfaitement respectés. Continuer ses chants émouvants dans le temple. Continuer à rire joyeusement avec les autres nonnes, au réfectoire, ou quand elles allaient se baigner au torrent, au fond de ce magnifique vallon, dans une petite prairie ensoleillée interdite à toute visite, où même Lama Kyoungpo faisait mine d'ignorer leurs bénignes incartades. Continuer à sentir et admirer les fleurs de ce jardin où elle passait tous les jours. Continuer à s'abîmer dans les profondeurs de son propre esprit, lors des séances de méditation. Par contre si elle acceptait, il lui faudrait alors partir, quitter la vue de son jardin au printemps, et partager la vie de cet homme débordant d'activité, qu'on ne savait jamais dans quelle partie du Tibet chercher, quand il n'était pas tout simplement à l'étranger. Voire même sur Dumria, plaisantait-on.

Pour quelle raison cet homme connu pour être parfaitement chaste (bien qu'il n'ait jamais été moine) avait-il soudain décidé de prendre une compagne? Pour quel projet? Pour quelle activité passionnante? Elle prit conscience que sa propre méditation, la même depuis maintenant trois ans, commençait à lui paraître un peu ennuyeuse, tardant à donner des résultats. Alors que, avec l'aide d'un tel maître, maîtrisant les yogas les plus puissants, elle pourrait satisfaire bien plus vite le désir qui la brûlait maintenant: atteindre les plus hauts états d'évolution spirituelle possible, et peut-être même des pouvoirs de l'esprit sur la matière, pour aider ses frères et soeurs humains à se libérer de toute souffrance. Quelle fantastique opportunité s'offrait soudain à elle!

«J'accepte» fit-elle vivement, avec l'absence totale de réflexion ou de recul qui caractérise les grands intuitifs.

Lama Kyoungpo se tourna soudain vers elle, un léger trémolo dans la voix:

«Bien, c'est un bon choix que tu as fait là. Mais je ne peux l'accepter que à une condition: tu ne peux pas continuer à être une nonne. Pour que tout soit clair dans l'esprit de tout le monde. Mais rassures-toi, rendre tes voeux dans ce cas est un très bon motif.»

Yonten réfléchit aux conséquences de ce qu'elle venait de dire. Tcheugyal la regardait toujours droit dans les yeux. Dans ce cas précis le désir charnel devenait vertu, utile au développement de son esprit. Elle n'avait qu'à le laisser s'éveiller. Et il s'éveilla. Elle eut soudain envie de s'offrir à cet homme grand, athlétique, sans un gramme de graisse, encore très séduisant malgré ses 56 ans et sa calvitie totale. Mais c'était un Rinpoché! Yonten rougit soudain de timidité, et elle dû lutter un peu pour répondre à Lama Kyoungpo sans bafouiller:

«D'accord, je renonce à l'état de nonne. Mais certainement pas à la pratique! fit-elle en brandissant fièrement son rosaire, comme d'autres auraient brandi leur fusil.

-Haha! C'est bien» répondit Lama Kyoungpo, qui faisait mine de rire mais dont la voix tremblait.

Il n'y eut aucun autre commentaire. Lama Kyoungpo appela l'économe du monastère. C'était une vieille nonne, en robe rouge de getsulma (note 19), veuve d'un grand commerçant de Lhassa, qui faisait profiter le monastère de son expérience de gestion d'entreprise et comptabilité. Plutôt mauvaise en études, elle montrait par contre une gentillesse et un dévouement qui en faisaient quand même une très bonne nonne. Elle amenait un sac de vêtements féminins, qu'elle présenta à Yonten, avec un petit sourire complice, comprenant fort bien ce qui se passait.

«Aaaalé, Kyoungpo La, qu'est-ce que tu fabriques avec toutes ces fanfreluches dans ton monastère? Taquina Tcheugyal.

-C'est pour quand il vient des dragueurs comme toi» répondit-il sur le même ton.

Yonten s'isola quelques instants avec l'économe dans le bureau voisin. On entendit quelques petits rires de femmes, tandis que les deux hommes se regardaient sans mot dire, avec juste un léger sourire complice. Puis Yonten revint avec des habits laïcs. Elle était redevenue une femme. Belle. Elle avait choisi une longue robe tibétaine bleue foncée, avec le tablier à rayures horizontales multicolores des femmes mariées. Il ne lui manquait que des cheveux. Pas de chance, elle s'était rasé le crâne le matin même, et il lui faudrait attendre un peu avant de se montrer en public.

Yonten tendit à Lama Kyoungpo ses robes monastiques, soigneusement pliées. Ce dernier lui posa une main sur la tête, en murmurant des paroles de bénédiction. Puis il fit de même avec Sangyé Tcheugyal, sans toutefois lui toucher la tête, juste en présentant sa main devant son front. Puis il leur toucha à tout deux le front avec son propre front, toujours en murmurant des bénédictions. Enfin il les invita à en faire autant tous les deux, et prononça encore des paroles de bonne augure, à voix haute. «Sois toi-même, sois Kouroukoulla» conclut-il à l'adresse de Yonten.

 

Moins d'une heure plus tard, Tcheugyal et Yonten descendaient le chemin rocailleux du monastère. Lama Kyoungpo, à sa fenêtre, pleurait doucement en regardant s'éloigner son élève. Il s'était retenu pour ne pas troubler Yonten. Pour la même raison personne n'avait été prévenu au monastère. Yonten n'avait aucunes autres affaires personnelles que quelques objets de rituel et son rosaire, qu'elle avait toujours sur elle. Lama Kyoungpo ferait une cérémonie d'adieu lors des pratiques communes du soir. Sûr qu'il ne serait pas le seul à pleurer...

 

Ils arrivèrent à la voiture de Tcheugyal, garée près d'un hameau où vivaient des disciples masculins de Guéshé Kyoungpo La. Comme le parking était juste à côté d'un petit pont sur le torrent, le bruit de l'eau enfla. Ce bruit de souffle avait été pendant trente ans la trame de la vie de Yonten. On le retrouvait dans chaque vallée de l'Himalaya, et pourtant il n'était nulle part pareil. Clair et tranquille de près, grave et profond du haut des roches qui surplombaient le monastère, ample et terrible après la pluie, joyeux avec le soleil, ou parfois indéfiniment nostalgique d'on ne sait quoi. Yonten l'avait visualisé depuis des années comme étant le mantra, et il était devenu partie intégrante de sa pratique tantrique, un rappel de conscience de chaque instant, tout pétri de bonheur et d'espoir. Une émotion poignante l'emplit toute entière, une douce nostalgie de tout ce temps, de tout ces moments heureux, et même des difficultés et des deuils.

 

Après un dernier échange de regards, Tcheugyal mit le véhicule en route. Le bruit de la ventilation effaça celui du torrent, et une vie complètement nouvelle commença pour tous les deux.

Lokouten        Chapitre 3       

 

 

 

 

 

 

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