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Dumria        Chapitre 1       

 

CHAPITRE 1

Un bug apparemment insignifiant.

 

 

«J'ai trouvé quelque chose au sujet du bug dans la base de données planétologique.»

 

Steve Jason leva le nez de son travail, et il regarda son jeune stagiaire avec un mélange d'espoir et de lassitude. Ce bug avait déjà fait perdre une semaine de travail, alors que la date limite pour terminer l'analyse des données planétaires était à la fin du mois.

Son stagiaire, Djampa Kongchok, était un jeune moine de seulement 23 ans, mais entièrement ordonné, un guélong. Steve n'aimait pas trop prendre des stagiaires moines, car il savait parfaitement que tout l'argent qu'ils gagnaient allait uniquement à leur monastère (note). Aussi il avait arrangé les choses de sorte que cet argent servirait à financer les retraites personnelles de Djampa, dans quelques années. C'était devenu une coutume de plus en plus courante dans ce Tibet moderne de 2086, et les maîtres spirituels encourageaient souvent leurs étudiants à passer d'abord quelques années de vie active dans la société. Même les banques proposaient divers «plans de retraite» pour les personnes projetant de passer quelques années à des activités spirituelles. Mais le parrainage traditionnel (note) et même le soutient de l'état aux monastères et aux centres de retraite (note) étaient encore des coutumes vivantes, et les bons pratiquants se voyaient souvent accorder un accès direct aux activités spirituelles, de sorte qu'ils n'aient pas le souci de trouver une aide financière.

Ainsi Djampa mettait en forme les données pour les études planétaires, tout en s'exerçant à une aimable et douce attention de tous les instants. Il était incroyablement habile, au point de complètement stupéfier Steve en résolvant un problème en dix minutes, alors que Steve séchait dessus depuis trois jours. Aussi Steve avait demandé à Djampa de mettre au point la base de données planétaires, qui fonctionnait parfaitement avec des données factices, mais qui bloquait avec les véritables enregistrements de formes continentales.

 

Steve Jason était le seul Américain à travailler dans le département d'exobiologie de la prestigieuse université internationale de Zambou Shédroup Ling (note) à Lhassa, au Tibet. Après avoir participé à la conception des incroyables télescopes quantiques (note), il avait été un des principaux auteurs de l'étrange découverte sur les planètes manquantes (note). Il s'était depuis installé au Tibet avec son épouse chinoise Liu Wang. Ils avaient été admis tous deux à Shédroup Ling, dont le siège mondial a été installé à Lhassa, au Tibet, pour accomplir un souhait de Sa Sainteté le 14ème Dalaï Lama de faire du Tibet une terre pure pour la science et la connaissance.

Shédroup Ling avait des départements de science classique, de physique, d'électronique, de quantumique, de conversion d'énergie, d'écologie, de biologie, de génétique, et particulièrement d'astronomie, car les conditions étaient très favorables sur les hautes montagnes tibétaines, avec leur ciel pur et sec. Mais Shédroup Ling se consacrait aussi à des domaines plus humains, par l'étude de diverses religions, de la psychologie et de la spiritualité, que ce soit à un niveau individuel ou social. Beaucoup d'idées nouvelles en sociologie, éducation, anti-délinquance ou anti-drogue, et plusieurs alternatives sociales enthousiasmantes, étaient en fait nées sur le magnifique campus fleuri de Shédroup Ling. Mais l'idée à la base même de cette université était l'épistémologie générale, capable de généraliser l'approche pragmatique et rationnelle de la science dans des domaines d'où elle semblait exclue, comme l'éthique, la psychologie, l'art, et la spiritualité. Naturellement, il avait fallu des dizaines d'années avant que ce soit accepté, comme d'habitude, mais il en avait résulté la vérification de beaucoup d'idées généreuses dans divers domaines, progrès social, écologie, spiritualité, vie après la vie, et un nouveau cadre à la physique, capable de rendre compte des pouvoirs de l'esprit sur la matière et d'autres phénomènes incroyables.

 

Le travail de Steve était maintenant en exobiologie, comparer les formes de vie sur d'autres planètes, en fonction de leur évolution géologique ou climatique. Il était en train de terminer une étude statistique sur le rapport entre la disposition des continents et l'évolution des climats. A cette fin il avait choisi dans le Catalogue des Planète un échantillon de 10000 planètes avec de l'air, des continents et des océans, nombre d'entre elles étant habitées par des animaux et des plantes.

Hélas aucune civilisation intelligente n'avait été découverte, pour l'étrange raison trouvée cinq ans plus tôt, lors de l'affaire des planètes manquantes: les civilisations intelligentes arrivent rapidement à un état d'épanouissement spirituel qui leur permet de subir une transformation du monde matériel habituel en un monde spirituel: la planète entière devient quelque chose qui ressemble de très près à un paradis religieux, où ses habitants éprouvent un bonheur parfait, définitivement hors de portée du mal, de la maladie ou de la mort. Mais cette planète disparaît alors aux yeux d'un observateur matériel, et devient une «planète manquante»: une orbite planétaire vide, avec parfois des restes d'équipements d'exploration spatiale, des satellites ou des sondes sur les autres planètes du système.

Les conséquences sociales de cette découverte, concernant directement le futur de la Terre, étaient quelque peu contradictoires, mais en gros positives. L'effet négatif le plus apparent était l'apparition d'un mouvement informel «anti-suicide», qui considérait la «transition spirituelle» comme une illusion. D'après eux, les planètes manquantes étant en fait détruites, et toute tentative pour provoquer le phénomène revenait à un suicide. Naturellement ce mouvement recrutait ses adeptes chez les mouvements fachistes ou crado-punks classiques, mais également parmi les scientistes, certains politiciens et des intellectuels athées. Autrement rien n'avait apparemment changé ni dans la politique générale ni dans la vie concrète des gens ordinaires. Mais une observation plus poussée montrait que l'étendue des préoccupations des mouvements sociaux négatifs s'était considérablement réduite, alors que se développait un intérêt général croissant dans la spiritualité, le bien-être et l'action humanitaire, sans qu'aucun plan ni organisation ne soit visible. Par exemple les journaux étaient bien plus impliqués et précis sur ces sujets, et le vocabulaire très spécial de la haute spiritualité était maintenant connu de tous. Certains étaient déçus de ne pas voir de grands mouvements ou des gouvernements s'atteler au défi fascinant d'organiser la transition vers l'état spirituel, mais ils se rendirent bientôt compte que cela n'était pas nécessaire à ce stade. Le processus complet de la transition spirituelle de la Terre prendrait des siècles, aussi il ne s'agissait maintenant que d'en bâtir soigneusement les fondements, et de le faire complètement, sans bâcler le travail. La voie la plus rapide était de prendre le temps de faire les choses correctement.

 

Steve répondit à Djampa: «Qu'as-tu trouvé?»

«Hé, quelque chose de bizarre. Contrairement à ce que vous pensez, je suis persuadé depuis le début que le problème n'est pas dans le programme mais dans les données elle-mêmes et que...

- Mais ce sont les données du Catalogue, elles ont été des centaines de fois contrôlées et expurgées de toute incohérence logique ou syntaxe incorrecte!»

Au contraire de Steve, Djampa s'exerçait soigneusement à éviter les petites impolitesses comme de couper la parole à quelqu'un.

«Oui, je sais. Mais vous savez que dans le samsara (note) les problèmes viennent toujours de notre propre esprit, et jamais des événements externes ni d'autres personnes, et...

- Je sais, je sais!» Steve avait étudié les bases de la sagesse bouddhiste, et même d'autres religions, et il s'était même quelque peu engagé dans le Yoga (note). Mais il en était toujours au stade d'une compréhension intellectuelle qui n'imprégnait pas encore sa pensée dans tous les domaines. Aussi cette interprétation dharmique (note) des pannes d'ordinateur le laissa quelque peu sceptique. Le mauvais fonctionnement vient toujours de la machine, pas de l'esprit!

«Naturellement j'ai soigneusement contrôlé tout le programme, comme vous me l'avez demandé. Mais je n'ai rien trouvé d'anormal. Revenant à l'échantillon, j'ai noté que les «grands mystères» des pannes d'ordinateurs viennent souvent du fait que nous ne prenons pas en compte un aspect du problème. Comme dans le samsara. Par exemple en supposant que tout l'échantillon est correct. Supprimer de tels préjugés est la clé de la libération du samsara... ou souvent de la libération de notre problème d'ordinateur.

- Bon, bon, d'accord. Alors, qu'as-tu fait?

- Simplement, j'ai supprimé la première moitié de l'échantillon. Ça bloquait toujours. J'ai recommencé, mais cette fois en supprimant tous les numéros de planète impairs, au lieu des 5000 premiers. Et cette fois ça marchait!

- Ho! C'est vrai?

- Oui, parfaitement! Exactement comme avec les données factices!»

Steve se sentit soulagé, reprenant espoir de voir son travail avancer à nouveau. Mais il se sentait aussi un peu vexé: l'interprétation dharmique l'emportait sur l'«analyse matérielle». Même si «objectivement» le problème était dans la machine, ce qui le verrouillait était vraiment dans son esprit. Tcheu namgyal (le Dharma est vaincoeur), comme disait toujours Djampa.

«J'ai supposé que ces 5000 n'étaient pas fautifs. Aussi j'ai pris les 5000 restant et j'ai essayé de couper à nouveau l'échantillon en deux. Pas à pas, découpant l'échantillon en morceaux de plus en plus petits, j'en ai trouvé plus de 8000 qui fonctionnaient parfaitement tous ensemble, et 2000 restants qui bloquaient. Dédoublant encore ce reste en deux, les deux moitiés fonctionnaient parfaitement elles aussi!

- Hein? Ce n'est pas possible? C'est comme d'essayer d'attraper un fantôme!

- Oui, ça m'a étonné, mais j'ai vite compris que le problème ne venait pas d'une planète précise, mais d'une relation entre plusieurs planètes. Quelques planètes particulières font des problèmes quand elles sont ensemble dans l'échantillon étudié.

- Ce n'est pas possible. Pour que ça fasse cela, il faudrait qu'il y ait les mêmes continents, pixel pour pixel, sur plusieurs planètes. La probabilité en est extrêmement basse, même dans un échantillon de 10000. C'est la raison pour laquelle nous n'avons pas prévu de vraie protection contre une telle éventualité. Naturellement, si cela arrivait, le module d'analyse différentielle plante, c'est sûr.

- Vous l'avez calculé? Les probabilités surprennent parfois l'estimation humaine.

- Bon, d'accord, Djampa, je sens que tu es sur une bonne piste. Mais comment cela pourrait-il se produire? Essaye donc ton approche, en supposant qu'il y a une relation entre plusieurs planètes. Si bizarre que ça puisse paraître. Mais nous avons découvert des choses bien plus étranges dans l'espace, et depuis l'histoire des planètes manquantes, je ne me hasarderai plus à deviner ce qui est vraisemblable ou pas.»

 

Comme Steve s'en était douté, dès l'après-midi suivant il entendit Djampa Kongchok frapper doucement à la porte de son bureau. Le jeune moine entra sur l'invitation de Steve, et il se pencha profondément pour le saluer, son éternel sourire aux lèvres. Parfois Steve se demandait si il ne se moquait pas de lui, mais cela aurait été incorrect de la part d'un guélong. En fait Steve savait que Djampa entraînait continuellement son esprit à une gentillesse inconditionnelle, et lui-même essayait aussi d'en faire autant... quand il y pensait.

«Bonjour Djampa. As-tu trouvé quelque chose?

- Oui. Mais c'est bizarre.

- Bon, oui, bizarre. Je m'en doutais. Sûr que c'est bizarre. Tout est toujours bizarre dans l'espace.

- Il y a six planètes. Seulement une fait des problèmes, et seulement si elle est avec n'importe laquelle des cinq autres. J'ai contrôlé avec des échantillons de seulement deux.

-...

- Mais je n'ai pas examiné les données elles-mêmes. Donc je ne peux pas savoir quelle est la cause d'un tel comportement.

- Bon, on va voir. Prend un siège et regarde.»

Steve tourna sa chaise vers son écran d'ordinateur. Cet écran était loin du vieil écran à tube cathodique du 20ème siècle. Il avait exactement l'air d'une feuille de papier blanche où les lettres et les dessins apparaissaient instantanément. Il était également sensible au contact, et il n'y avait plus besoin d'une souris ni de rien d'autre: il suffisait de le toucher avec le doigt, ou avec un stylet pour plus de précision. Les changements de couleur étaient obtenus avec de minuscules gouttelettes de fluides colorés se déplaçant sous l'influence de champs électriques, tandis que la sensibilité au contact était réalisée par un balayage avec un potentiel électrique à haute fréquence: le doigt mettait ce potentiel à la terre quand il passait sur ce point de l'écran. Naturellement avec un tel dispositif les problèmes d'yeux à cause des UV, les problèmes de champ magnétique ou de rayons X n'étaient plus que des souvenirs, ainsi que le besoin de s'enterrer comme une taupe pour pouvoir regarder son travail sans être gêné par la lumière du soleil.

Steve sélectionna rapidement la planète numéro 6659, dont le nom était Antliae 12447. Une vue très banale apparut, avec des continents dispersés dans des océans. Il sélectionna aussi une autre planète dans le groupe de cinq. Après une minute d'examen, Djampa pointa son doigt:

«Ces deux sont identiques!»

Quelque peu sceptique, Steve sélectionna la forme de l'un des continents d'Antliae 12447, et il choisit une autre planète parmi les cinq. De toute évidence ce grand continent au milieu avait lui aussi sa contrepartie. La même chose se produisit avec chacune des trois autres planètes. A la fin, plus des deux tiers des continents d'Antliae 12447 avaient des contreparties exactes sur ces autres planètes. Peut-être que le dernier tiers était sur des planètes en dehors de l'échantillon.

Quelque peu sceptique, Steve commença à analyser quelles causes matérielles pourraient faire qu'une planète puisse en plagier cinq autres. Au moins, trouver deux continents semblables sur deux planètes pourrait s'expliquer par le hasard, mais qu'une planète unique collectionne les formes de cinq autres était statistiquement impensable. Soudain Steve eut la nette impression que la disposition des continents d'Antliae n'était pas naturelle: Aucun océan ne montrait de côtes qui se ressemblaient, comme cela arrive souvent avec la tectonique des plaques (note).

Même Djampa ne souriait pas. Steve sentit qu'il avait quelque chose à dire, mais qu'il n'osait pas.

«Qu'en penses-tu, Djampa?

- Ben, je ne sais pas si ce serait très gentil de dire ce que je pense.

- Dis-le donc, tu sais bien que la bonté n'exclut pas la sévérité quand il le faut.

- J'ai... Il me semble que... les données d'Antliae 12447 auraient été falsifiées.

-... en utilisant les cinq autres pour faire une fausse carte.

- Oui.

- Mais pourquoi?»

 

Steve passa la moitié de la nuit à examiner les données d'Antliae 12447. A première vue, elles ressemblaient tout à fait aux données de n'importe quelle autre planète. Il y avait une carte des continents, des montagnes, de la végétation, des espèces animales, du climat, plus les informations orbitographiques et stellaires. Toutes les valeurs étaient à moins d'un écart type (note) de la moyenne. Les formes animales elles-mêmes étaient très communes, et les plantes aussi, il n'y avait rien d'original, tout était très moyen, trop moyen. Mais l'exécution d'un logiciel d'analyse de tectonique des plaques sur la carte d'Antliae 12447 confirma l'intuition de Steve: cette carte était complètement inconsistante, et presque tous les indicateurs montraient des valeurs hors-limites.

Naturellement, l'échantillon de 10000 planètes avait été sélectionné au hasard, et il n'y avait aucune raison pour que n'importe quel autre échantillon ne puisse pas faire l'affaire lui aussi, pour l'analyse des climats. Aussi Steve retira simplement ces six planètes de l'échantillon, et en choisit six autres au hasard dans le Catalogue. Tout fonctionna parfaitement bien, sans aucun blocage. Ainsi, en se dépêchant un peu, il pourrait terminer à temps son analyse des climats.

Et après, il aurait pu simplement oublier cette curieuse histoire d'Antliae 12447. Mais ce n'était pas le genre de Steve d'éluder un problème. Bien que ce ne fut pas très visible dans la vie ordinaire, Steve était plutôt pugnace, et cette histoire l'agaçait. Il était même passablement fâché de voir SON catalogue falsifié. Le Catalogue était sa chose, son enfant, même si il n'y avait plus travaillé depuis quatorze ans, même si beaucoup d'autres l'avaient enrichi bien au delà de sa propre contribution. Steve était parmi les créateurs du Catalogue, à l'époque du premier télescope quantique dans les montagnes iraniennes du Khorasan (Voir Les planètes Manquantes. Son organisation de base était son idée, et elle s'était avérée si adaptée qu'il n'y avait jamais eu besoin de mise à jour depuis, même si la quantité de données excédait des millions de fois ce qui avait été prévu au départ. Surtout, Steve était un scientifique, un vrai, un chercheur de la vérité où qu'elle se trouve, plaisante ou désagréable, prévisible ou inattendue, et il avait choisi de consacrer toute sa vie à chercher la vérité, où qu'il ait à creuser pour la trouver.

Le catalogue avait été pensé par Steve comme quelque chose de public, un patrimoine collectif, dans lequel tout le monde pourrait avoir entièrement confiance. Le falsifier ne pouvait être ressenti par tout le monde que comme une attaque directe contre l'intelligence de l'humanité et contre la connaissance, un acte de trahison indicible. Naturellement, Steve et les autres créateurs n'avaient pas eu la naïveté de laisser leur travail sans protection contre les erreurs ou contre les trafiquages intentionnels. Ainsi des précautions avaient été prises contre toutes les attaques possibles: traitement des données entièrement automatisé, enregistrement de toutes les opérations, codes d'accès, et quelques autres contrôles et contre-vérifications confidentiels. Une mesure très secrète était qu'un résumé de toute donnée nouvellement saisie était toujours placé dans d'autres parties du catalogue, afin que toute falsification puisse être facilement détectée. La colère de Steve s'enfla quand il se rendit compte que toutes ces protections avaient été déjouées, ce qui laissait supposer que de puissants moyens avaient été utilisés, ou que des complices travaillaient au sein même de son équipe! Steve réalisa aussi que de tels moyens n'avaient pu être utilisés qu'avec un motif sérieux. Il s'assit devant son ordinateur et contrôla la date de l'observation d'Antliae 12447. C'était une campagne d'observation russe de 2079, à une époque où Steve était encore responsable du Catalogue, au début de l'affaire des planètes manquantes La colère de Steve devint rage.

 

Une dizaine de jours plus tard, Steve avait terminé à temps son étude d'analyse des climats, et il trouva enfin le temps de réfléchir. Sa première idée fut d'avertir tout le monde, de lancer une alerte officielle sur le problème, comme il le faisait habituellement quand quelque événement demandait une action immédiate de la communauté des exobiologistes. Il y avait même des formulaires automatiques de courrier électronique pour cela, il n'avait que quelques mots à taper. Mais ceci ne lui plaisait pas, pour une raison qu'il ne comprit vraiment qu'après quelques jours: Si il y avait un traître dans le personnel du Catalogue, peut-être même plusieurs, soutenus par de puissants moyens, peut-être un parti influent ou un gouvernement, ils auraient certainement prévu une telle alerte, et conçu quelque moyen pour la contrecarrer. Steve pensa enfin qu'il fui fallait d'abord recueillir plus de données sur Antliae 12447, afin de comprendre pourquoi elle soulevait tant d'intérêt. Mais il ne disposait d'aucun temps d'observation avant longtemps.

Mais il y avait un meilleur moyen que de demander du temps d'observation. Le département d'exobiologie de l'université Zambou Shédroup Ling était juste en train de terminer le montage de son nouveau télescope quantique de grande puissance, et il en était au stade des contrôles d'acceptance finaux. Les premières opérations de routine étaient prévues pour dans environ deux semaines. Steve se précipita sur son visiophone, et il se connecta avec un des responsables du projet, Dawa Dhondup, qui était heureusement l'ami de Steve. Bien que le prétexte de Steve ne fut pas très convaincant, Dawa accepta de lui donner quarante minutes d'observation, au moment du repas, quand les techniciens ne travaillaient pas sur la machine.

«Djampa! Viens voir, nous allons observer en direct!»

Djampa n'avait que rarement accès à l'observation directe, mais cela l'enthousiasmait beaucoup. Aussi il laissa là ses prières pour venir s'asseoir dans le bureau de Steve.

Le télescope quantique est une machine incroyable, qui a permis quantité de découvertes en astronomie et sciences associées telles que l'exobiologie. Steve Jason avait fait partie de l'équipe qui avait conçu le premier modèle, en 2065, en Iran, sous la direction d'Erzeran Kandahar, décédée depuis.

Fondamentalement le télescope quantique est fait d'un écran fluorescent, maintenu à une température très basse (moins d'un millionième de degré au-dessus du zéro absolu!) tout en étant ré-excité à volonté. Il est complètement coupé du monde extérieur dans un caisson d'isolation quantique, avec des parois intérieures supraconductrices, lisses comme un miroir, une protection totale contre la radioactivité naturelle et contre le champ magnétique de la Terre. Ainsi isolé, son lieu perd toute définition mathématique, et il peut interagir avec la lumière à une distance arbitrairement élevée, quels que soient les obstacles, même le caisson, même la roche, ou la Terre entière! Un photon loin dans l'espace peut ainsi provoquer l'émission d'un autre photon par l'écran fluorescent excité, le photon émis ayant les mêmes propriétés (direction, phase, etc...) que le photon lointain, ce dernier n'étant affecté en aucune façon. Cet effet a été nommé DISER (émission stimulée de rayonnement indépendante de la distance). C'est fondamentalement le même effet que dans un laser, sauf que le photon stimulant peut être arbitrairement lointain.

Il y avait une affaire d'effet Doppler (note). Le matériau fluorescent est sensible seulement à une longueur d'onde de lumière donnée, et les photons lointains doivent avoir la même longueur d'onde. Mais ils viennent souvent d'objets ayant une grande vitesse par rapport à la Terre (souvent plus de 200km/s dans la galaxie) et la sensibilité en longueur d'onde de l'écran devait être décalée en rapport. Ceci était réalisé par l'effet Zeeman, décalage de la longueur d'onde en présence d'un champ magnétique. Pour cela, un puissant aimant supraconducteur entoure la chambre de l'écran, qui doit déjà être protégée contre la chaleur et les perturbations ambiantes. Une correction de Zeeman donnée permet de choisir à quelle vitesse le télescope quantique est sensible, et ainsi de choisir un objet donné sur la ligne d'observation, au lieu de tout voir superposé.

Un des problèmes les plus difficiles à résoudre avait été d'observer l'écran fluorescent. Ceci aurait pu être fait avec une caméra ordinaire, et même deux pour avoir une vue stéréo. Mais le problème était de faire sortir les données du caisson d'isolation quantique. Or on ne peut pas détecter directement la lumière reçue, sinon l'isolement quantique ne marche plus. Un détecteur spécial était donc utilisé, qui n'était pas basé sur l'interaction quantique ordinaire (note).

Les premiers télescopes quantiques avaient déjà permis d'observer des animaux sur des planètes aussi éloignées que 10000 années-lumières, et ils furent à l'origine de découvertes incroyables, telles que des formes de vie sur des millions de planètes, et même de l'étrange destin des civilisations intelligentes, comme nous l'avons déjà vu lors de l'affaire des planètes manquantes. Le nouveau modèle actuellement sous tests était encore plus puissant, avec un diamètre d'écran de 20m et un champ magnétique de Zeeman capable de corriger des vitesses de 520km/s, ce qui donnait accès à tout le groupe local de galaxies. L'écran avait des détecteurs des deux côtés, ce qui permettait l'observation en même temps du côté visible et du côté caché du même objet! C'était un des premiers modèles à mettre en oeuvre la compensation active du flou dû aux ondes gravitationnelles, en déformant légèrement l'écran, et on s'attendait à ce qu'il puisse lire un livre dans la galaxie de Magellan.

La puissance incroyable de ces machines avait quelques inconvénients. Le principal était qu'elles permettaient tant d'observations qu'il était impossible d'enregistrer toutes ces données dans les systèmes informatiques, ni même simplement de faire toutes les observations. Donc il n'y avait rien d'étonnant à ce que la contrefaçon d'Antliae 12447 ait pu passer inaperçue pendant sept ans. L'enregistrement d'Antliae avait été réalisé pendant une campagne générale à grande échelle, et ensuite seules des planètes particulièrement intéressantes avaient été observées en détails. Un inconvénient moins grave des télescopes quantiques est qu'ils sont complètement insensibles aux couleurs, et leurs images ont un aspect uniforme caractéristique. Avoir une image colorée d'un objet demandait de prendre plusieurs images avec différents télescopes sensibles à diverses longueurs d'onde.

Steve connecta son ordinateur au nouvel observatoire du télescope quantique. L'interface utilisateur était déjà en place, sauf qu'aucun code d'accès utilisateur n'avait encore été fourni, et il utilisa le code provisoire de technicien que Dawa Dhondup lui avait donné le matin.

Le menu principal du télescope apparut sur son écran, et il n'eut plus qu'à choisir les coordonnées d'Antliae 12447. Djampa le regardait faire, quelque peu ébahi.

«Technique Namgyal!» taquina Steve. Il prenait ainsi une revanche amicale sur Djampa, dont les «Tcheu Namgyal» semblaient quelque peu provocateurs aux oreilles de Steve.

 

A 300km au Nord de Lhassa, dans une caverne profondément enfouie sous 1000m de roches (mais encore à 3000m au-dessus du niveau de la mer) 12000 tonnes d'acier commencèrent à pivoter sur leur base, dans un grondement sourd mais impressionnant. Pour accélérer les observations, la machine pouvait faire un tour complet en seulement six minutes, dans un bruit strident de moteurs et d'engrenages. C'était un modèle azimutal, avec le caisson d'isolation quantique et l'aimant de Zeeman tournant à 360° autour d'un axe horizontal, monté sur un berceau tournant sur des rails circulaires. La salle souterraine était si vaste que les techniciens avaient renoncé à l'illuminer entièrement, et l'énorme machine vivait dans l'obscurité, avec seulement quelques postes de travail éclairés. Ainsi un visiteur ne pouvait pas se rendre compte de ses énormes proportions, dans sa cathédrale souterraine.

Les murs de la salle souterraine étaient épais de plusieurs mètres, dans un béton spécial à zéro radioactivité naturelle. Tous les matériaux, même l'acier, avaient été spécialement purifiés contre les radionuclides, certains en utilisant des calutrons. Même le carbone 14 de la respiration humaine était ici une pollution radioactive prohibée, et les techniciens devaient porter des tenues anti-rayonnement, non pas pour se protéger, mais pour éviter de polluer la machine avec la radioactivité naturelle du corps humain! Les techniciens tibétains disaient que seulement un seul «touri» pouvait casser la machine!

Le colossal aimant de correction Zeeman, dans un sourd choc métallique, prit la valeur de champ assignée, et la session d'observation commença, avec seulement un lent mouvement pour compenser la rotation de la Terre.

«Hé, il n'y a même pas d'étoile ici. Antliae 12447 est imaginaire. Quelle blague minable.

- Vérifiez les environs, ou avec d'autres valeurs de vitesse» suggéra Djampa, qui avait du mal à admettre qu'une contrefaçon si difficile ait pu être faite sans motif sérieux.

Dans la cathédrale souterraine, l'électro-aimant fit à nouveau thomp thomp thomp, en ajustant la correction de Zeeman. Les techniciens étaient prudents avec cet engin, car un jour une clé à tube oubliée fut happée par des fuites magnétiques, et projetée si violemment qu'elle perfora un carter en acier. En plus l'énergie magnétique stockée dans l'enroulement était suffisante pour fondre la machine en entier et transformer la salle souterraine en un enfer. Le circuit magnétique utilisait les matériaux supraconducteurs dont la formule avait été découverte cinq ans auparavant dans les énormes bibliothèques laissées par les habitants de la planète nommée Centaurus 1296 ( voir Les Llanétes Manquantes). Charger une telle énergie dans l'aimant aurait nécessité des jours, aussi elle était en fait laissée constante. Au lieu de moduler le courant dans l'enroulement, le champ magnétique était déflecté par des magnétors, l'équivalent magnétique d'un transistor, dont les plans avaient également été trouvés dans la bibliothèque de Centaurus. Les magnétors centauriens supraconducteurs pouvaient commuter des flux magnétiques de forte puissance en quelque micro-secondes.

 

Sur l'écran, les étoiles apparaissaient ou disparaissaient, selon leur vitesse relative. «Hé regarde, c'est la valeur de vitesse opposée. Les coordonnées sont bonnes, mais le signe de la vitesse a été inversé. Ainsi on pouvait penser à une erreur».

Maintenant un schéma de système solaire apparaissait sur l'écran. Rapidement Steve identifia la bonne planète, la quatrième, la seule à avoir des océans. Pour cela, le télescope devait balayer une gamme de corrections de Zeeman, et maintenant un léger bourdonnement emplissait la cathédrale souterraine. Steve fit un zoom sur la planète, tout en continuant à scanner pour la correction de vitesse. Ce balayage était nécessaire, sinon seulement une petite partie de la planète aurait été visible, ou rien du tout. Mais le double écran fluorescent permettait également, c'est incroyable, de voir la face cachée de la planète observée! Ainsi c'est une carte entière de la planète qui s'affichait, calculée par l'ordinateur à partir des données d'observation. Et naturellement elle était différente de la fausse carte.

Un moment Steve et Djampa contemplèrent l'image. Puis ils firent quelques essais. L'analyse de tectonique de plaques était consistante, cette fois, ainsi que les données orbitographiques. Seul l'axe de rotation avait un angle inhabituel de 43°. Le climat de cette planète devait avoir des saisons brutales, et certainement pas dans un seul écart type!

Steve joua avec le balayage Zeeman, réduisant sa valeur. Des parties entières de la planète disparaissaient, selon qu'elles se rapprochaient ou s'éloignaient, avec la rotation de planète. Pour un débutant comme Djampa, l'effet était très étonnant. Sans le balayage de Zeeman, il ne restait qu'une ellipse très mince, et une étoile de l'arrière-plan était visible à travers la planète.

Dawa Dhondup arriva et regarda aussi, tout en se demandant ce que cette planète pouvait bien avoir de spécial pour faire pour que Steve soit aussi pressé de l'observer.

«Ce qu'elle a de spécial? Simplement ça: toutes les données de cette planète ont été falsifiées dans le Catalogue Général des planète!

- Hein? Mais c'est impossible!

- Pourtant c'est ce qu'on a trouvé.

- Mais par qui? Et comment?»

Le visage quelque peu lunaire de Dawa semblait légèrement stupide. Mais ne vous y fiez pas: c'était un homme très intelligent, et un des plus honnêtes que Steve connaissait à Lhassa. Il avait totalement confiance en lui, et il n'avait jamais ressenti le moindre trouble en sa présence.

«Pourquoi? C'est bien ce que je me demande. Adultérer le Catalogue a dû demander des moyens puissants, ou des complices dans mon propre personnel. Ceci n'a pu être fait qu'avec un motif sérieux. Pour seulement une planète?

- Une seule, sûr, indiqua Djampa.

- Comment le sais-tu?

- Simple: J'ai parcouru tout le Catalogue avec une version simplifiée de votre logiciel d'analyse des climats. Cela a pris 54 heures, mais il est passé complètement. Ainsi Antliae 12447 est la seule à être falsifiée de cette façon.

- Mais enfin, pourquoi?»

Distraitement, Steve fit encore un zoom sur l'image. Maintenant une petite zone de plaine était visible. Pour nous ce serait une révélation inimaginable, mais ces exobiologistes étaient complètement blasés, et ils trouvèrent ces images très ordinaires.

«Il n'y a rien spécial sur cette planète. Il n'y a que des forêts, des collines, des animaux, et un cirque de singes, comme d'habitude.

- Qu'est-ce que c'est que cette espèce de perle, là? S'il te plaît zoome encore ici.»

L'incroyable télescope agrandit encore l'image pour donner une vue de seulement cent mètres de large.

«Hé mais... Oh! MON DIEU!! Regardez là!

- Mais c'est...

- Ça ressemble à une maison! UNE MAISON!

- Non, plusieurs! Et ici! Un chemin!

- Mais c'est un village entier!»

Steve zooma encore, tandis que Dawa et Djampa s'empressaient à ses côtés, le nez collé sur l'écran.

Il leur fallait admettre le fait: il y avait là un village, avec des maisons, des panneaux solaires, des êtres d'allure humaine marchant ici et là, et même un véhicule ressemblant à une voiture. Steve déplaça frénétiquement le point d'observation, et il trouva d'autres villages de maisonnettes cachées parmi les arbres, des champs, de petites routes, et même quelques bâtiments plus grands ressemblant à des palais ou à des cathédrales. Sur un autre continent de la planète, c'était la même chose. Sur les océans, il y avait des bateaux, des avions dans le ciel, et des satellites aussi. Une vue rapprochée d'un grand satellite laissa voir des gens se déplaçant à l'intérieur, qui ressemblaient beaucoup à des humains, sauf qu'ils étaient généralement plus minces.

Tous trois étaient sidérés, de découvrir une autre humanité intelligente, bien sûr, mais aussi de se rendre compte que le fait était déjà connu par certains depuis sept ans, mais gardé secret avec des moyens malhonnêtes! Une si heureuse et enthousiasmante nouvelle! Aucun des trois ne pouvait imaginer pourquoi un tel fait avait pu être maintenu dans l'obscurité. Même si cette humanité étrangère présentait quelque risque, la cacher n'était absolument pas la bonne solution.

Ils exploraient toujours quand vint la fin du temps imparti. Dawa ne pouvait pas le prolonger pour le moment, mais il convint que l'affaire devrait être placée en priorité maximum, avant les observations de routine. L'annonce publique pouvait être faite dans seulement une semaine, après les quelques nécessaire vérifications. En attendant, il leur fallait avertir le comité directeur international de Zambou Shédroup Ling.

Le récepteur de courrier électronique émit un petit bourdonnement pour annoncer un message urgent. Un texte apparut sur l'écran. Steve le regarda distraitement, tout en discutant avec Dawa qui devait être averti en priorité.

Alors il lut ce simple texte:

 

«Cher M. Jason, vous feriez mieux d'oublier ce que vous avez découvert sur Antliae 12447, pour la sécurité de vos proches et de vous-même» sans naturellement aucune signature ni marque d'identification.

 

Dawa continua un moment à parler de représentants à joindre, quand il se rendit compte que Steve était abasourdi, les yeux sur l'écran.

«Une lettre de menaces!

- Quoi?

- Une lettre de menaces! Quelqu'un me menace! Regarde!

- Qu'est-ce que tu dis? Mais c'est vrai! Du chantage, ici, dans notre université de paix et de connaissance? Qui ose? QUI OSE?» Dawa sautillait d'indignation, avec sa voix aiguë très comique, tandis que Djampa ouvrait des yeux ronds d'étonnement.

Ils se regardèrent tous trois. L'affaire prenait très vilaine tournure, maintenant dans le domaine criminel. Mais personne ne songea une seconde à avoir peur. Steve avait un sens très américain du défi et de la combativité, et de ne pas avoir une figure à casser le rendait encore plus furieux. Dawa était si honnête qu'il n'aurait même pas été capable de se comporter autrement, tandis que Djampa, en dépit de son allure encore un peu enfantine, avait déjà accompli depuis longtemps la méditation du Lamrim (note): Amenez-le à la chambre de torture, et il pensera seulement qu'il est temps de faire la méditation de «accepter la souffrance» et de purifier le mauvais karma (note).

«Avertir la police? demanda Dawa.

- Nous devons être prudents. Il y a un traître dans l'équipe du catalogue, un type sans scrupules, sûrement dans un rôle clé, mais nous ne savons pas qui c'est. Peut-être est-il aussi impliqué dans d'autres domaines. Toute action publique l'avertirait, et rendrait les choses bien plus difficiles.

- Comment se sont-ils aperçus que vous avez observé la planète?

- Simple: il y a une surveillance informatique de tout ce qui est fait avec le réseau des télescopes quantiques. Chaque session d'observation est enregistrée, ses coordonnées et tout. Beaucoup de théoriciens, de journaux, de clubs et d'amateurs utilisent couramment des logiciels de veille, qui leur envoient un message d'avertissement quand on observe un objet ou une catégorie donnée. Le message pourrait être simplement une réponse automatique, quand quelque part un logiciel de veille a détecté une observation d'Antliae 12447 sur ses vraies coordonnées. Peut-être que les coupables sont morts depuis longtemps, et que ce logiciel continue à fonctionner sans objet.

- Mais si ils nous surveillent, il est impossible d'observer à nouveau sans les avertir?

- Si, Dawa, c'est facile. Il suffit de déconnecter le télescope du réseau. C'est possible sous le prétexte d'un défaut de fonctionnement ou d'autres problèmes. Mais pour observer nous devrons maintenant aller sur le site du télescope lui-même.

- Ceci pourrait également avertir des gens, si ils surveillent le site.

- Oui, d'accord. Nous ne pouvons faire confiance qu'en très peu de monde. Je n'ai qu'à me comporter comme si j'avais personnellement peur, n'osant plus faire quoi que ce soit. Mais je pense qu'il est important de continuer à observer. Il doit y avoir une raison pour avoir caché la vérité. Il doit y avoir une raison spéciale que nous devons trouver. Simplement bidouiller les données était tout à fait maladroit, car ce ne pouvait que être fatalement découvert un jour ou l'autre, attirant l'attention sur cette planète en particulier. Nous ne sommes plus au 20ème siècle pour essayer stupidement de cacher l'existence même d'une autre humanité dans le cosmos. Peut-être il y a t-il un danger, à un niveau culturel ou spirituel, avec ces gens. Ho mais non, il ne peut pas y avoir de motif rationnel pour cacher ça. Si il y avait une quelconque raison honnête, ils devraient employer des moyens honnêtes, au lieu de faire du chantage. Ainsi c'est vraiment notre intérêt à tous de découvrir ce qui se passe avec cette planète.

- Il y a un moyen, Steve: le logiciel de garde a averti à propos de toi étudiant la planète. Mais il n'a pas averti au sujet de qui était présent dans cette pièce, et a vu les images. Comme presque tout le monde, tu fermes la paupière de la caméra quand tu ne l'utilises pas. En clair, ils ne savent pas que moi, Dawa Dhondup, directeur technique d'un des télescopes quantiques les plus puissants du monde, je connais déjà la vérité. Et je puis facilement aller sur le site et observer secrètement, sous divers prétextes, et passer les données dans un livre électronique, à des gens comme toi, ou à quelques personnes à qui nous pouvons faire confiance.

- Je pense que c'est la question qu'il faut se poser maintenant, répondit Djampa. A qui pouvons-nous vraiment faire confiance?

- Oui, c'est la question. Parmi des scientifiques, nous pouvons exclure la plupart d'entre eux, même si nous les pensons honnêtes, car le traître est nécessairement parmi nos proches collègues. C'est sûrement quelqu'un que nous connaissons très bien, mais que personne ne penserait à suspecter. Peut-être même sont-ils plusieurs. Ainsi on peut considérer comme dangereux de parler à n'importe lequel d'entre eux.

- Parmi les directeurs administratifs et scientifiques de Zambou Shédroup Ling, je pense que nous pouvons être plus confiants. Rappelez-vous que ce sont tous non seulement des scientifiques, mais aussi (et surtout) des gens spirituels.

- Oui, c'est vrai. Mais le fait qu'une personne montre apparemment des activités ou des préoccupations d'ordre spirituel n'est pas une preuve absolue qu'elle est honnête. Rappelez-vous qu'il y avait des Lamas et même des Rinpochés impliqués dans des conflits et des scandales. C'était vrai dans l'ancien Tibet, et c'est hélas encore vrai dans le Tibet d'aujourd'hui, même si ce n'est quand même pas très courant.

- Nous ne sommes pas si naïfs à Shédroup Ling, Steve. Nous avons pris nos précautions dès le tout début. Je sais parfaitement en qui nous pouvons avoir confiance et en qui nous ne pouvons pas. Le mieux est de n'avertir que le moins que nous ayons besoin. Seulement le comité directeur de Zambou Shédroup Ling, et personne dans le domaine de l'exobiologie. Mais je pense que nous devons avertir la justice, car il s'agit d'une affaire criminelle. Je connais un des trimpons (note) de Lhassa, Rigzin Dordjé Phala. C'est le moins que nous puissions faire. Il a l'habitude de travailler discrètement dans ce genre d'affaires, et il a toujours montré une grande honnêteté et un grand dévouement pour le sort de notre pays et du Dharma. Il pourrait donner les autorisations légales nécessaires pour rentrer dans le système de courrier électronique et dépister l'expéditeur de la lettre de chantage.

- Sangyé Tcheugyal Rinpoché doit sûrement être averti. Nous avons tous confiance en lui.

- Bien sûr. Rinpoché n'est pas un Tulkou de convenance (note), il est vraiment quelqu'un de profond. Il est à l'origine de plusieurs FAE (note) et il consacre maintenant de plus en plus de temps à ses retraitants. On dit qu'il y a eu des obtentions d'état de Bouddha et même une obtention de corps de lumière dans son centre de retraite».

Steve pensa soudainement à son épouse Liu Wang, qui était sur le point de terminer une retraite de six mois, précisément au centre de Rinpoché dans les montagnes de l'Amnyé Machen: Eusel Drouptob Ling... Le chantage la menaçait également.

 

 

 

 

 

 

Dumria        Chapitre 1       

 

 

 

 

 

 

Scénario, dessins, couleurs, réalisation: Richard Trigaux.

 

 

 

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